La seule et unique bonne nouvelle qui émerge du tumulte du printemps arabe, on la doit à la Tunisie. Alors que ses voisins ont succombé au chaos, à la violence et à l’autoritarisme renouvelé, la Tunisie, premier pays arabe à s’être débarrassé de son dictateur, a gardé le cap de la démocratie pacifique, selon l’hebdomadaire britannique de référence mondiale « The Economist ». Des revers ont ponctué son long chemin, mais en 2014, le pays a tenu des élections législatives et présidentielles libres et transparentes et a adopté une constitution relativement libérale. En guise de récompense, le prix Nobel de la paix a été attribué en octobre à quatre organisations de la société civile qui ont contribué à maintenir la Tunisie sur la bonne voie.
Le prix, expliquait le comité Nobel, était aussi un encouragement à la Tunisie pour maintenir le cap. Mais un mois plus tard, le pays semble plutôt bancal et claudicant. Un clivage apparu au sein du parti politique dominant menace de déstabiliser le gouvernement, qui a déjà du mal à relancer une économie en proie à la corruption, à la bureaucratie et aux effets de deux grands attentats contre des touristes étrangers revendiqués par l’Etat islamique (Daech) cette année. La Libye voisine, embourbée dans la guerre civile, a fourni le terreau d’entraînement pour ces attaques terroristes. L’armée tunisienne, quant à elle, se bat contre des terroristes aux frontières avec l’Algérie.
Une autre grosse attaque a été déjouée ce mois-ci, selon les autorités tunisiennes. Une cellule de 17 islamistes, formés en Libye et en Syrie, s’apprêtait à attaquer des hôtels, les forces de sécurité et des hommes politiques à Sousse, où 38 touristes étrangers ont été tués dans un attentat contre un hôtel. Des fusils d’assaut Kalachnikov et des explosifs ont été saisis alors que des suspects ont été arrêtés, indique le ministère de l’Intérieur.
La menace sécuritaire ajoute à la pression sur Nidaa Tounes, le parti disposant du plus grand nombre de sièges au parlement, pour mettre fin à une lutte pour le pouvoir qui couvait depuis longtemps entre les factions rivales. Une aile, dirigée par Mohsen Marzouk, secrétaire général du parti, accuse Hafedh Caïd Essebsi, qui dirige l’autre aile, de tenter d’instaurer une dynastie familiale. Son père, Beji, est le président de la Tunisie et le fondateur du parti. Le différend a atteint son paroxysme le 8 novembre, quand 32 députés, dont le soutien est acquis pour Marzouk, ont démissionné du groupe parlementaire de Nidaa Tounes. Le groupe représente plus d’un tiers des parlementaires du parti.
Il semble maintenant que les députés dissidents reviennent dans le giron du parti. Le vieux Essebsi, qui avait tenté d’apparaître au-dessus de la mêlée, aurait demandé à son fils et à Marzouk de laisser la place à quelqu’un d’autre pour diriger le parti. Mais les tensions au sein de Nidaa Tounes persisteront. Le parti est un patchwork de gauchistes, de libéraux et de conservateurs, ainsi que de syndicalistes et d’hommes d’affaires, dont beaucoup ont des liens avec le régime de Zine el-Abidine Ben Ali, l’ancien dictateur. Ils sont réunis sous la bannière de Nidaa Tounes, et la direction de BCE, un opposant à Ennahdha, un parti islamiste modéré qui a dirigé le gouvernement de fin 2011 à début 2014. Mais, il n’a, cependant, « aucune idéologie unificatrice, aucun programme politique, aucune vision socio-économique », explique Maha Yahya du think-tank du Centre Carnegie pour le Moyen-Orient. Un congrès du parti censé le doter d’une structure plus formelle a été reporté à plusieurs reprises.
Après avoir remporté l’élection générale en 2014, Nidaa Tounes a formé une coalition gouvernementale avec Ennahdha et deux autres partis, et a nommé un homme politique indépendant, Habib Essid, en tant que chef du gouvernement. Ces décisions agacent de nombreux partisans de Marzouk, qui espéraient que le parti formerait un gouvernement laïc plus convaincant (Toute scission au sein de Nidaa Tounes ferait, paradoxalement, d’Ennhdha le parti majoritaire au parlement.) Les islamistes sont eux-mêmes divisés sur ce partenariat, mais Rached Ghannouchi, l’éminemment raisonnable leader d’Ennahdha, a affirmé qu’il continuera à soutenir la coalition.
Si le gouvernement survivait, comme c’est prévu, ce serait sans doute son plus grand exploit. Il a peu fait pour réformer une économie inefficiente, qui favorise toujours les anciennes élites. Le secteur public, déjà pléthorique, s’est encore agrandi. La corruption, disent certains, est pire que jamais. Les Etats-Unis ont promis une nouvelle aide généreuse, mais dans les régions intérieures du pays longtemps négligées, il y a peu de développement. « Je ne sais pas ce qui a changé [depuis la révolution], » constate un avocat de Sidi Bouzid, où avaient éclaté les premières manifestations du printemps arabe. « Pensez-vous que cela ressemble à une ville développée ?, » s’est-il interrogé.
Le manque de progrès économique dans les régions rurales de la Tunisie rend la sécurité encore plus difficile. Des milliers de Tunisiens sont censés avoir rejoint l’Etat islamique en Irak, en Libye et en Syrie. Mais les jeunes hommes mécontents des faibles perspectives d’emploi ne doivent pas voyager aussi loin. Certains rejoignent les islamistes retranchés dans les montagnes autour de Kasserine, dans l’Ouest, où plusieurs terroristes et un militaire tunisien ont été tués le 15 novembre, deux jours après que les terroristes ont décapité un berger adolescent soupçonné d’espionnage.
D’aucuns craignent que la menace djihadiste puisse pousser l’appareil sécuritaire à s’emparer du pouvoir, dont certains éléments sont considérés comme ayant partie liée avec des hommes d’affaires bien établis et des mafieux. La Tunisie a encore du mal à venir à bout d’un héritage fait d’abus dus aux les autorités. Pourtant, la situation actuelle a fait d’autres Tunisiens des nostalgiques de l’ancien régime. Dans un minibus reliant Kasserine à Tunis, la capitale, plusieurs passagers sont d’accord: les choses étaient meilleures sous Ben Ali, conclut The Economist.








