Et si le terrorisme se finançait en petite monnaie ? Et si la difficulté n’était pas de vouloir le voir, mais de pouvoir le voir ? Le seizième bulletin d’analyse stratégique de la Commission Tunisienne des Analyses Financières, la CTAF, consacré au financement du terrorisme, le FT, sur la période 2020-2025, pose le constat sans détour. Le financement du terrorisme en Tunisie n’a pas le visage qu’on lui prête. Pas de gros virements opaques, pas de circuits offshore sophistiqués, pas de blanchiment massif. L’introduction le dit franchement, les fonds proviennent de sources licites, salaires, revenus personnels, dons, et portent sur de faibles montants, sans les signaux d’alerte habituels. Le reste du bulletin le confirme chiffre après chiffre. C’est un crime de petite monnaie.
– Un crime sans signature
Commençons par ce que le bulletin de la CTAF dit de la matière même du financement du terrorisme. Les fonds sont propres à l’origine. Ils viennent d’un salaire, d’un don, d’une économie personnelle. C’est ce qui distingue le FT du blanchiment d’argent. Le blanchiment part d’argent sale et cherche à le rendre propre. Le financement du terrorisme fait l’inverse, il prend de l’argent propre et l’oriente vers une fin criminelle. Aucune trace, aucune anomalie d’origine.
S’ajoute la modestie des sommes. Les cas types du bulletin sont édifiants. Un compte d’association animé par un unique versement de 1 000 dinars. Un dossier de 2 000 dinars expédiés en quinze mandats. Un autre de 60 943 dinars reçus en petits envois successifs. Rien qui ne ressemble à de l’argent criminel. Tout qui ressemble à de l’argent ordinaire.
– Le paradoxe du petit montant
Voilà le cœur du problème. Tout l’appareil tunisien de détection a été bâti pour traquer le gros. Le seuil franchi, le volume anormal, le mouvement inhabituel. Or le FT se loge précisément là où aucun seuil ne se déclenche, dans le bruit de fond des microtransactions banales.
Les chiffres du bulletin de la CTAF le démontrent. Sur la période 2023-2025, les instruments les plus fréquents sont les espèces, à 29 pour cent, et les transferts interbancaires locaux, à 23 pour cent. La conclusion du document insiste sur les transferts interbancaires locaux de petits montants avec une fréquence élevée. Le profil des suspects confirme cette banalité. La première catégorie professionnelle est l’ouvrier, à 15 pour cent, suivi du chômeur et de la femme au foyer. Le suspect type est tunisien à 84 pour cent, résident à 74 pour cent. Le financement du terrorisme n’est pas importé, il est domestique, modeste, diffus.
La détection se trouve ainsi face à une cible qui n’a presque aucune des caractéristiques qu’elle est entraînée à repérer. C’est le paradoxe central que le bulletin met en lumière, et qu’il a le mérite d’affronter de face.
– L’association, ce maillon discret
Ce paradoxe trouve son terrain de prédilection dans un acteur que le bulletin pointe avec insistance, l’association. Parmi les personnes morales transmises au procureur, les associations pèsent 26 pour cent, à égalité avec le commerce international, et viennent en tête avec lui. Le secteur non lucratif revient dans presque tous les cas types détaillés par la CTAF.
Le mécanisme est simple, et c’est ce qui le rend efficace. Une association reçoit des dons, par nature. Un versement entrant n’a rien de suspect, c’est sa raison d’être. Un compte caritatif alimenté par des chèques et des espèces, puis vidé vers des hôtels et des agences de voyages dans un pays à risque, peut longtemps passer pour une activité normale. Le tissu associatif offre une couverture parfaite au petit montant. Il le légitime, il l’absorbe, il le rend invisible.
– Ce que révèle la rareté des cas
Reste à mesurer la portée de ce constat. En six ans, la CTAF a transmis 104 déclarations de soupçon liées au FT, pour 69 rapports, quand l’activité déclarative globale dépasse désormais 1 300 déclarations par an. La part du FT plafonne à 1 ou 2 pour cent du total.
Ce chiffre se lit de deux façons. On peut y voir la preuve que la menace est résiduelle. On peut aussi y voir la marque d’un phénomène difficile à saisir. Si la détection repose sur des seuils de montant, et que le FT se cache dans les petits montants, alors la rareté des cas détectés mesure peut-être autant la difficulté à le voir que la réalité du phénomène. Le bulletin de la CTAF a le mérite de poser cette question lui-même. Il reconnaît que les opérations bancaires simples, espèces, virements, chèques, sont devenues le canal du financement, et il en tire des signaux d’alerte concrets pour les assujettis.
La vraie leçon est là. Tant que la vigilance restera indexée sur le volume, elle se heurtera à un crime qui a fait de la discrétion sa première arme. C’est précisément ce que la CTAF anticipe en publiant ce bulletin. Le terrorisme se finance avec de la petite monnaie. Tout l’enjeu est désormais d’apprendre à la compter.








