L’assemblée générale d’Ennakl Automobiles, réunie le 29 avril 2026, a approuvé les comptes d’un exercice 2025 flatteur, chiffre d’affaires de 615 millions de dinars tunisiens (MDT), bénéfice net record de 51,6 MDT, et voté un dividende de 30 MDT payable à partir du 15 juillet. Mais le bilan publié après affectation raconte une autre histoire, celle d’une trésorerie divisée par trois, de stocks gonflés et davantage provisionnés, et de créances clients qui croissent onze fois plus vite que les ventes. Le concessionnaire distribue un bénéfice dont le cash n’est pas encore rentré.
Notre article est tiré de ce qui a été publié des résolutions de cette AG par l’entreprise elle-même. Nous en avons fait lecture journalistique, et l’avons proposé, au président du CA et au DG d’Ennakl, pour commentaire, précision ou explication. Et si le DG s’est muré dans le silence, le CEO Ibrahim Debache, a d’abord bien accueilli nos demandes, promettant une réponse, avant de nous répondre par WhatsApp qu’il ne fera aucun commentaire. Nous l’informons alors de notre intention de rapporter cette réponse dans notre article. De suite, il supprime la conversation, et ne répond plus !

– Un exercice 2025 en trompe-l’œil
Rappel des résultats d’Ennakl pour l’exercices 2025 d’abord. Le chiffre d’affaires 2025 s’établit à 615,0 MDT contre 595,0 MDT en 2024, en hausse d’environ 3 %, avec 6 341 immatriculations hors voitures populaires et SKD selon les indicateurs publiés. La marge brute s’améliore à 17,7 % et le bénéfice net atteint 51,6 MDT, en progression de près de 17 % sur un an. L’année fut pourtant heurtée, un premier trimestre en chute de 22,9 % suivi d’un rattrapage, dont un troisième trimestre à +18,4 %. Sur le papier, un exercice de consolidation réussi, marges en hausse, endettement bancaire quasi nul. C’est le bilan qui dément l’euphorie.
– Un profit record, une caisse vidée au dernier trimestre
Le paradoxe tient en trois chiffres. Le bénéfice atteint 51,6 MDT, mais les liquidités fondent de 29,7 MDT fin 2024 à 10,2 MDT fin 2025, un recul de 65,7 %, et la trésorerie nette passe de 20,5 MDT à 9,1 MDT. Le calendrier aggrave le constat, les indicateurs trimestriels affichaient encore 27,0 MDT de trésorerie nette fin septembre, l’effondrement s’est donc joué au seul quatrième trimestre, environ 18 MDT évaporés en trois mois. Le profit n’a pas été encaissé, il s’est immobilisé dans le bilan, et le flux de trésorerie d’exploitation 2025 serait, par déduction, faible ou négatif, inférence que seul le tableau des flux permettra de confirmer.
C’est dans ce contexte que l’assemblée a voté un dividende de 30 MDT, soit 1 dinar par action et 58 % du bénéfice, près de trois fois la trésorerie de clôture. Le paiement du 15 juillet dépendra des encaissements du premier semestre ou d’un recours au crédit. Rien qui menace la solvabilité d’un distributeur rentable et quasi désendetté, mais une distribution votée sur un bénéfice comptable dont la contrepartie monétaire reste à percevoir.
– Où est passé l’argent
La réponse est dans le besoin en fonds de roulement, qui a plus que doublé, de 21,6 MDT fin 2024 à 52,6 MDT fin 2025 selon nos calculs. Trois postes l’alimentent. Les stocks bruts bondissent de 135,9 MDT à 175,8 MDT, +29,4 %, dix fois la croissance des ventes. Les créances clients brutes passent de 70,0 MDT à 96,0 MDT, +37,2 % contre 3 % pour le chiffre d’affaires, la société encaisse donc plus lentement, par allongement des délais consentis pour soutenir les ventes ou par difficultés de paiement chez les clients. Les autres actifs courants, enfin, grimpent de 14,5 MDT à 24,5 MDT, +68,9 %, dix millions immobilisés dans une rubrique fourre-tout dont le document ne dit rien.
Le signal le plus intrigant niche dans une ligne discrète. Les provisions sur stocks passent de 1,3 MDT à 2,3 MDT, +74,1 %, au moment même où les stocks gonflent de près de 30 %. Quand un concessionnaire accumule des véhicules tout en dépréciant davantage son stock, la lecture bienveillante, un stockage stratégique face aux contraintes d’importation, n’explique pas la hausse des provisions. Le début de mévente sur certaines gammes devient l’hypothèse la plus cohérente avec les chiffres.
– Les fournisseurs, banquiers de fait
Qui finance ce gonflement ? Pas les banques. Les concours bancaires sont ramenés de 9,2 MDT à 1,1 MDT et les emprunts non courants tombent à 0,4 MDT. Ce sont les fournisseurs, dont le poste explose de 149,6 MDT à 187,7 MDT, soit 38,1 MDT de crédit supplémentaire, vraisemblablement du crédit constructeur, qui absorbe plus que l’intégralité de la hausse du besoin en fonds de roulement. L’équilibre reste sain, le fonds de roulement de 61,7 MDT couvre le besoin, mais sa nature a changé. Cette dette n’est ni bancaire ni contractuelle à long terme, elle repose sur la bienveillance du constructeur, et un resserrement des conditions de paiement exposerait immédiatement une trésorerie réduite à 9,1 MDT nets.
Détail d’initié, le fonds social a été consommé à hauteur d’environ 820 000 dinars en cours d’exercice, près de 40 % de son solde, avant la dotation réglementaire de 1,5 MDT. Mouvement comptablement normal, mais d’une ampleur que le document n’explique pas.
– Un conseil en circuit fermé
La liste des administrateurs dessine une cartographie du capitalisme tunisien croisé. Presque chaque administrateur siège dans les conseils des autres sociétés des galaxies Amen/Ben Yedder et Poulina, trois d’entre eux cumulant sept à huit mandats. Toutes les résolutions ont été adoptées à l’unanimité, quitus sans réserve compris. Dans un tel écosystème, l’indépendance réelle du conseil face aux actionnaires de référence est structurellement limitée, et le comité d’audit opère dans le même cercle.
– Une reliure au fil blanc
Le fil qui relie ces chiffres est simple, Ennakl a acheté sa croissance 2025 à crédit, crédit fournisseurs au passif, crédit clients à l’actif, et son résultat record est comptable avant d’être monétaire. Un chiffre d’affaires qui progresse de 3 % ne justifie ni des stocks en hausse de 29 %, ni des créances en hausse de 37 %. Rien ne compromet la solvabilité immédiate, mais chaque coussin s’est aminci en un an, et la décision de distribuer 30 MDT est le choix le plus contestable validé par l’assemblée. Le tableau des flux de trésorerie dira si les stocks de La Charguia sont un pari sur la pénurie ou le début d’un embouteillage.








