AccueilLa UNECommerce extérieur : Le déficit a un coupable désigné et un coupable réel

Commerce extérieur : Le déficit a un coupable désigné et un coupable réel

Le déficit commercial du premier semestre 2026 atteint 12 569,4 MDT (millions de dinars tunisiens), en aggravation de 2 669 MDT sur un an. L’État en impute la responsabilité aux importations « non prioritaires », qu’il soumet depuis mars à un régime financier dissuasif. Les chiffres racontent une autre histoire, l’essentiel du creusement vient des achats publics eux-mêmes.

Les exportations tunisiennes ont pourtant fait leur part. Elles progressent de 9,0 % au premier semestre 2026, à 34 645,2 MDT. Mais les importations courent plus vite, +13,3 % à 47 214,6 MDT. Le taux de couverture glisse de 76,2 % à 73,4 %, après 79,9 % au premier semestre 2024. Six points perdus en deux ans.

D’où vient le dérapage ? Trois chapitres seulement concentrent l’explication. L’énergie, les céréales et le sucre passent ensemble de 8 312,4 à 11 387,5 MDT à l’import, soit 3 075 MDT supplémentaires. Ce bloc représente 55,5 % de la hausse totale des importations, et surtout 115 % de l’aggravation du déficit. Autrement dit, hors énergie, céréales et sucre, le solde commercial de la Tunisie se serait amélioré d’environ 400 MDT. Or ces trois lignes ont un point commun, l’acheteur y est l’État ou ses structures, entreprises publiques de l’énergie, Office des céréales, et, pour l’essentiel des volumes de sucre, l’Office du commerce.

Le sucre est le cas d’école du semestre. Ses importations sont multipliées par 4,6 en valeur, de 167,3 à 761,8 MDT, et quadruplent en volume, de 107 430 à 424 737 tonnes. Le prix au kilo ne monte que de 1,56 à 1,79 dinar, il ne s’agit donc pas d’un choc de prix mais d’un choc de volume. La série éclaire le mécanisme, 123 408 tonnes importées au premier semestre 2024, 107 430 en 2025, année marquée par les pénuries, puis l’envolée de 2026. Tout suggère un rattrapage massif de stocks après une année de sous-approvisionnement, près de 425 000 tonnes en six mois avoisinant, selon nos estimations, une consommation nationale annuelle. L’énergie reste par ailleurs le gouffre principal, avec des importations en hausse de 33,2 % à 8 784,2 MDT, portées par des volumes en progression de 24,7 %. Le déficit énergétique atteint à lui seul 7 049,5 MDT, soit 56 % du déficit total. Les céréales complètent le tableau, +18,8 % en valeur pour des volumes en hausse de 30,6 %, à prix unitaire en baisse.

Face à ce déficit, la réponse officielle a visé ailleurs. La circulaire de la BCT n°2026-04 du 26 mars 2026 impose aux importateurs de produits jugés non prioritaires une couverture intégrale sur fonds propres, chocolats, biscuits, fruits exotiques, cosmétiques, dentifrices, meubles, électroménager et voitures. C’est l’héritière de la liste des 604 produits de 2018. Trois mois après son entrée en vigueur, le constat est embarrassant. Le bloc des importations « non indispensables », que nous avons reconstitué sur 21 chapitres de la nomenclature, progresse de 15,1 % au premier semestre, à 5 934,0 MDT, plus vite que les importations totales. Sur deux ans, la dérive atteint 41,7 %. En devises, ce bloc absorbe l’équivalent d’environ 1,75 milliard d’euros en six mois.

Le détail interpelle. Les voitures, premières visées, progressent de 15,8 % à 3 708,4 MDT, et de 60,5 % par rapport au premier semestre 2024, à tonnage strictement stable. C’est la montée en gamme qui coûte, pas le nombre de véhicules. Les tabacs gagnent 17,0 % à 315,2 MDT. Les préparations de poissons, thons et fumés inscrits sur la liste, bondissent de 173,1 %. Les biscuits progressent de 18,5 %, la céramique de 31,2 %, la bijouterie de 35,2 %. Une seule ligne semble marquer le pas, les parfums et cosmétiques, quasi stables à 272,8 MDT. Il serait toutefois prématuré de conclure à l’inefficacité de la circulaire, le fichier semestriel ne permet pas d’isoler l’avant et l’après 26 mars, et une partie de la hausse pourrait refléter des achats d’anticipation. Seules les données mensuelles trancheraient.

Reste que la hiérarchie des responsabilités est sans appel. Le bloc « non indispensable » ne contribue qu’à hauteur de 776,9 MDT à la hausse des importations, soit 14,0 % du total. Le bloc souverain en ajoute quatre fois plus. Pendant que la réglementation fait le procès du dentifrice et du chocolat, les achats publics de sucre quadruplent et la facture énergétique s’alourdit de 2 190 MDT. Le secteur exportateur privé, lui, tient son rang. Les industries électriques, câblage en tête, gagnent 1 153,8 MDT à 10 184,1 MDT, désormais 29,4 % des exportations totales. L’huile d’olive bondit de 40,6 % à 3 613,6 MDT, portée par des volumes en hausse de 53,5 % qui compensent un prix au kilo en repli de 11,33 à 10,37 dinars. Le textile-habillement-cuir recule en revanche de 3,8 %, signal préoccupant pour le premier employeur industriel du pays.

La conclusion s’impose d’elle-même. Le déficit commercial tunisien n’est plus d’abord un problème de consommation superflue, c’est un problème de facture publique, énergie non produite, céréales non récoltées, stocks régulateurs reconstitués dans l’urgence. Restreindre le financement du superflu peut se défendre, mais tant que l’État n’aura pas traité ses propres lignes d’importation, le coupable désigné continuera de servir d’alibi au coupable réel.

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