AccueilLa UNEEmploi et chômage en Tunisie : le 15 % qui cache tout

Emploi et chômage en Tunisie : le 15 % qui cache tout

‘Institut national de la statistique (INS) publie un taux de chômage de 15 % au premier trimestre 2026, en recul de 0,2 point par rapport au quatrième trimestre 2025. Le nombre de chômeurs s’établit à 641 700 personnes, en baisse de 3 500 unités. En surface, les indicateurs bougent dans la bonne direction. Mais chaque tableau du rapport mérite une lecture à rebours du communiqué officiel.

–          Le chiffre de façade

Le taux de 15 % est une moyenne nationale qui recouvre des situations radicalement différentes. Il masque un chômage féminin à 20,7 %, soit 8,4 points au-dessus du taux masculin de 12,3 %. Les femmes actives ont ainsi 68 % plus de risques d’être au chômage que leurs homologues masculins, non pas parce qu’elles soient moins qualifiées, mais parce que le marché du travail tunisien leur est structurellement moins ouvert.

–          Le chômage des jeunes, une permanence sans réponse

Au premier trimestre 2026, le taux de chômage des jeunes âgés de 15 à 24 ans s’établit à 37,5 %, contre 38,4 % au trimestre précédent. Cette donnée doit être replacée dans sa continuité historique : depuis 2022, ce taux oscille entre 36,8 % et 41,0 %, sans tendance baissière nette. En quatre ans, le taux du premier trimestre est passé de 38,5 % (T1 2022) à 37,5 % (T1 2026), soit une amélioration d’un seul point. Ce n’est pas un progrès, c’est une inertie.

Un paradoxe mérite d’être signalé : chez les jeunes, les hommes (39,1 %) sont plus au chômage que les femmes (34,1 %), l’inverse de la tendance générale. Cette inversion apparente ne reflète pas une meilleure insertion des jeunes femmes. Elle traduit le fait qu’une partie d’entre elles quitte prématurément le marché du travail, devient « inactive » au sens de la définition internationale du chômage, et disparaît des statistiques. Le taux officiel des jeunes femmes est donc déprimé par leur sortie du marché, pas par leur emploi.

–          Le paradoxe du diplôme

La donnée la plus préoccupante du rapport est celle des diplômés de l’enseignement supérieur. Leur taux de chômage atteint 24,2 % au premier trimestre 2026, en hausse de 1,7 point par rapport aux 22,5 % du trimestre précédent. Pendant que le chômage global recule, le chômage des diplômés progresse. L’économie tunisienne ne crée pas les emplois qualifiés que son système éducatif produit. L’écart de genre parmi les diplômés est sidérant : un homme titulaire d’un diplôme supérieur a 14,2 % de chances d’être au chômage, une femme dans la même situation en a 32 %. Presque une sur trois. Ce n’est pas un problème de formation, c’est un problème de discrimination structurelle à l’embauche.

–          La double exclusion féminine

Le taux d’activité des femmes s’établit à 28,9 %, contre 63,9 % pour les hommes, soit un écart de 35 points. Plus de 71 % des femmes en âge de travailler sont hors du marché du travail. Certaines sont étudiantes ou retraitées. Mais une part non chiffrable dans ce rapport sont des travailleuses découragées, qui ont renoncé à chercher un emploi. La définition internationale du chômage, qui exige une recherche active, les exclut du numérateur. Elles font mécaniquement baisser le taux affiché sans avoir trouvé de travail.

–          Ce que le document ne dit pas

L’INS ne publie pas, dans ce communiqué, le taux de sous-emploi. Les 3 626 300 « occupés » incluent une fraction substantielle de travailleurs dans le secteur informel, comptabilisés comme employés dès lors qu’ils ont travaillé au moins une heure dans la semaine de référence. Le secteur agricole, qui emploie 15,7 % des actifs occupés, est le premier réservoir de cet emploi informel précaire. Le rapport ne mentionne pas non plus l’émigration qualifiée, qui soustrait mécaniquement des diplômés du registre statistique tunisien et déprime ainsi le taux de chômage des titulaires de diplômes supérieurs. Les disparités régionales restent quasi absentes. La seule segmentation géographique disponible oppose l’urbain (14,4 %) au rural (16,5 %), sans aucune donnée par gouvernorat. Kasserine, Sidi Bouzid ou Gafsa, dont les taux historiques dépassent régulièrement 20 à 25 %, restent invisibles dans ce communiqué.

Enfin, le rapport présente dans tous ses tableaux une anomalie non expliquée au quatrième trimestre 2024 : la population active bondit à 4 532 mille (contre 4 084 à 4 268 sur toutes les autres périodes), le taux d’activité des femmes atteint 34,9 % (contre 25 à 29 % habituellement), et le taux de chômage des diplômés tombe à 16,7 % (contre 22 à 25 % partout ailleurs). Aucune note méthodologique n’accompagne ces ruptures de série. Cette absence fragilise la comparabilité de l’ensemble des données publiées.

En conclusion, la légère amélioration de 15,2 % à 15,0 % est réelle, mais dérisoire au regard des permanences. Le chômage des jeunes reste structurellement bloqué autour de 37 à 41 %. Le chômage des diplômés repart à la hausse. Les femmes restent massivement hors du marché du travail, et celles qui y entrent affrontent un taux de chômage 68 % plus élevé que leurs homologues masculins. Le rapport de l’INS mesure rigoureusement ce qu’il mesure. Ce qu’il ne mesure pas dessine l’essentiel du problème.

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