Et si Y. Chahed écoutait aussi le cri d’alarme de Tebbini l’agriculteur...

Et si Y. Chahed écoutait aussi le cri d’alarme de Tebbini l’agriculteur !

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La célébration, en cette année 2019, de la fête nationale de l’agriculture et de la pêche, coïncidait avec le 53ème anniversaire de l’évacuation des anciens colonisateurs français des terres agricoles. Ces deux fêtes coïncidaient, de plus, avec toute la polémique née des accords, non encore signés, de l’Aleca entre la Tunisie et l’Union Européenne.

Une polémique qui a pris, il y a quelques jours, un tour sulfureux, après qu’un député du tout petit parti des agriculteurs, a poussé le coup de gueule jusqu’à menacer de fusiller le chef du gouvernement sur la place publique.

Les propos détestables, hautement condamnables (ce que, au passage, n’a fait que le parti Tahia Tounes) et même passibles de prison du député (sauf qu’il a l’immunité, le braillard), devraient pourtant pousser le chef du gouvernement à bien écouter ce cri de détresse, à tort ou à raison, très mal exprimé d’un agriculteur « ours mal léché» et mal converti en politique ». Et pourtant, l’objet de sa grossière, impolie et rustre menace, est loin d’être la source d’inquiétude pour le seul député.

Une soixantaine d’années après la nationalisation des terres agricoles des colons français, la plaie agricole tunisienne ne s’est pas toujours refermée et est loin de cicatriser. Pour le Tunisien, la terre est sacrée, sa vente à l’étranger est interdite et doit faire l’objet d’une autorisation du gouverneur. A plus forte raison, lorsqu’il s’agit de terre agricole.

Economie essentiellement basée sur l’agriculture et les services, la Tunisie a finalement cédé aux sirènes européennes pour l’entame de négociations, pour un Accord de Libre Echange Complet et Approfondi (Aleca). La Tunisie et l’Union Européennes avait signé, en 1995, un accord d’association qui ne prévoyait que le démantèlement des tarifs douaniers sur les produits commerciaux. Avec l’Aleca, les négociations devraient aboutir à éliminer les tarifs douaniers et toutes les protections, pour l’agriculture et les services. Les deux mamelles de l’économie tunisienne.

Il ne fait aucun doute que la Tunisie tirera commercialement profit de ces nouveaux accords. Mais il ne fait, non plus, aucun doute que l’économie tunisienne n’est nullement prête pour ces négociations et qui, plus est, ont lieu au mauvais moment, celui d’une crise économique et financière.

Une très mauvaise conjoncture qui fragilise énormément les capacités de négociation de la toute petite Tunisie avec la grosse entité européenne. D’autant que cette dernière est aussi un des principaux bailleurs de fonds de la Tunisie, et une entité en mal de croissance et inquiète de l’avancée du géant chinois. Une Europe où l’agriculture est fortement compensée et où le souci de la concurrence a maintes fois poussé à la destruction des récoltes. Des récoltes vites remboursée par les instances de l’Union Européenne. Il est important de savoir à cet égard que le budget de la politique agricole commune (PAC) 2014-2020 est de 362 milliards d’euros sous forme de subventions aux agriculteurs européens. Une pratique qui crée des distorsions de concurrence souvent considérées comme contraire aux intérêts des pays en développement, dont la Tunisie.

En face donc, une agriculture tunisienne aux terres morcelées, pas toujours propriétés des agriculteurs, qui ne permettent pas ou mal l’accès au crédit bancaire. Une agriculture qui n’a pas les moyens de sa politique, entre les mains de petites gens et non, ou presque, soutenue par l’Etat qui la laisse seule, sans protections légales, entre les dents de certains gros industriels qui dominent les marchés. L’exemple est celui du lait, à 75 % selon le conseil de la concurrence, entre les mains d’un seul opérateur. Une agriculture tunisienne donc, qui a fort peur de disparaître face aux géants agricoles européens.

En 1995, la Tunisie avait donné à son industrie le temps de se mettre à jour et à niveau, avant de lui démanteler les protections tarifaires et avait même financé cette mise à niveau. L’agriculture tunisienne ne devrait-elle pas aussi avoir un tel temps de répit et aux mêmes financements. Elle devrait aussi être mieux et plus protégée contre les grands groupes industriels et commerciaux, avant de la leur donner en pâture.

C’est, à notre avis, tout cela le sens caché des menaces de l’ours mal léché Tebbini. Un sens que ne doit pas occulter le comportement rustre et impoli du député. Un comportement qui ne devrait pas non plus empêcher le chef du gouvernement de bien écouter le message et de bien y répondre. Youssef Chahed y a certes répondu, ce dimanche, à l’occasion de la journée de l’agriculture.

La réponse reste pourtant atrophiée par le grand déficit de communication sur ce sujet délicat de l’Aleca. Mais aussi, manifestement, par l’absence de stratégie de négociation avec le géant européen, qui y pousse la Tunisie au très mauvais moment.

De plus, mettre l’avenir de tout un pan de l’économie tunisienne, qui représente à lui seul au moins un point de croissance par an, entre les mains d’un seul ministre, ne nous semble pas une bonne idée. Il existerait bien une plateforme multisectorielle chargée de faire remonter les doléances de tout le monde aux négociateurs.

Il nous semble plus logique, la sensibilité de la chose agricole étant ce qu’elle en Tunisie, de constituer un groupe de négociateurs directs, formé de compétences représentatives des différentes parties (pourquoi pas même politiques, puisque ce sont elles qui tiennent l’ARP qui devra ratifier l’accord de l’Aleca). Ce groupe devrait aussi être renforcé par le travail de groupe de lobbying international en faveur des positions et des demandes tunisiennes. Cela, sans oublier la constitution d’un solide «Plan B», avec d’autres forces économiques, comme la Chine ou les Etats-Unis d’Amérique. Un groupe encore, qui devra communiquer, périodiquement, avec le grand public, sur le déroulement de ces négociations qui touchent, il ne faut pas l’oublier, la sécurité alimentaire de tout un pays.

Il ne faut pas, non plus, oublier l’autre secteur qui sera fortement perturbé, à moins qu’il n’ait été auparavant mis à niveau et convenablement préparé, qu’est le secteur des services. Jusqu’à présent, en effet, l’Aleca n’est qu’un accord de dupes. Rustre et fortement chahuté par sa campagne électorale avant terme et aussi par sa rivalité agressive avec Youssef Chahed, Fayçal Tebbini n’aura pas su bien dire tout cela. Espérons que le chef du gouvernement saura, par contre, bien écouter au-delà des menaces, rectifier le tir en matière de stratégie de négociation et surtout intensifier la communication sur ce sujet.

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