AccueilLa UNEL'insécurité alimentaire en Tunisie  due à la guerre en Ukraine

L’insécurité alimentaire en Tunisie  due à la guerre en Ukraine

Depuis février 2022, l’insécurité alimentaire due à la guerre en Ukraine est devenue un thème central du débat public en Tunisie, mettant en lumière la dépendance alimentaire du pays, puisqu’il importe plus de la moitié de ses besoins.

Ce taux alarmant exacerbe les inquiétudes de la population, à juste titre, car les rendements annuels des cultures ne permettent pas à la Tunisie de faire face à une interruption brutale des importations alimentaires. Le modèle de production agricole n’est pas exempt de contradictions. Par exemple, il ne tient pas compte des changements démographiques survenus entre 1984 et 2014 (GPHC 2014). Malgré les besoins croissants d’une population qui est passée de 7 à 11 millions d’habitants durant cette période, la superficie ace des terres allouées à la production de céréales depuis 1984 n’a pas significativement évolué. Le gouvernement tunisien a plutôt choisi d’augmenter les importations de céréales et de se désengager progressivement de la récolte au profit de promoteurs privés.

La crise provoquée par la guerre en Ukraine est un épisode fastidieux avec des conséquences à long terme. Elle ne peut être isolée des crises et des pénuries qui ont eu lieu en Tunisie dans le passé. L’insécurité alimentaire actuelle du pays découle des politiques agricoles, économiques et sociales mises en place par les gouvernements successifs depuis l’Indépendance et qui sont directement liées aux systèmes alimentaires mondiaux, analyse le think tank Arab Reform Initiative(ARI). Ils sont confrontés à deux contradictions temporelles : l’urgence de répondre aux besoins quotidiens immédiats, d’une part, et, d’autre part, l’importance de construire un modèle agricole pérenne et équitable qui prévient les crises environnementales, sociales et politiques potentielles.

Les experts et les techniciens ont tendance à limiter l’analyse de la vulnérabilité de l’agriculture aux facteurs environnementaux ou aux impacts inéluctables de la mondialisation pour dissimuler une responsabilité politique. Des termes tels que « stress hydrique » et « changement climatique » deviennent un abus de langage, car la pénurie d’eau (et plus généralement les problèmes environnementaux) est principalement due à une gestion obsolète des ressources par l’État.

Le choix des cultures, l’irrigation au cœur du désert, la surexploitation des nappes phréatiques pour les cultures d’exportation sont des exemples de mauvaise gestion des ressources, voire d’absence de souveraineté sur ces ressources, souligne l’ARI. Les politiques agricoles actuelles sont en effet un héritage colonial important, qui a modifié le régime douanier en faveur de l’exportation. En 1904, l’Union douanière a exonéré de taxes les exportations de blé et de fruits ayant mûri avant l’heure, à une époque où la France avait un besoin urgent de blé. Il fallait donc s’orienter vers une agriculture produisant le meilleur rendement.

La décroissance comme alternative

La décroissance est un concept qui fait référence à un effort collectif pour reconsidérer les modes de consommation, principalement dans les pays industrialisés. C’est un cadre favorable qui peut unir les efforts pour le rétablissement d’un mode de vie meilleur et plus juste.

Des pays qui ont connu des crises politiques et alimentaires majeures ainsi que des embargos économiques se sont orientés vers une politique agricole plus adaptée à leur territoire et aux besoins de leur population. C’est le cas de l’Iran et de Cuba. À Cuba, par exemple, le taux de malnutrition est passé de 21,9 % à 5 % au cours des années 1990.

Cuba est l’exemple le plus marquant de souveraineté alimentaire pertinente pour la Tunisie. La gestion des terres garantit que les agriculteurs cultivent leurs terres sans les revendre et sans accumulation de capital. Cependant, même en s’orientant vers l’agroécologie (ou agriculture écologique), Cuba n’a pas réussi à se libérer complètement de l’industrialisation, car l’État conserve encore des champs de monoculture. Il faut cependant noter que l’agroécologie, qui est pratiquée sur 25% des terres agricoles, produit 65% de l’alimentation du pays. Ces indicateurs concrets montrent que la souveraineté alimentaire, qui fait partie intégrante du modèle de décroissance, n’est pas irréalisable, mais constitue plutôt l’alternative la plus pragmatique au modèle actuel qui a prouvé ses lacunes. Cependant,  il reste encore un long  chemin à parcourir en termes de production de semences : Malgré le fait que l’Association tunisienne de permaculture organise chaque année un festival de semences avec des agriculteurs, cette pratique reste illégale. La loi n° 99-42 du 10 mai 1999 est le texte juridique qui régit l’utilisation des semences et la propriété intellectuelle en Tunisie. L’article 44 du chapitre IV (délits et sanctions) stipule que les amendes peuvent atteindre 50 000 dinars : « En cas de récidive [du crime], les peines prévues par les articles 43 et 44 […] sont doublées. »

L’impératif d’une réforme agraire

L’économie sociale et solidaire, la permaculture, l’agroécologie, l’agroforesterie et autres concepts similaires sont autant d’approches agricoles qui prennent en compte la durabilité des pratiques et des écosystèmes. Elles sont encore pratiquées de manière isolée, mais elles promettent une utilisation beaucoup plus efficace des ressources, outre le fait qu’elles permettraient aux agriculteurs de devenir plus indépendants, notamment en ce qui concerne les restrictions d’eau et de terres. Bien que des solutions existent, les chercheurs et les militants estiment qu’il faut d’abord s’attaquer aux problèmes structurels de l’accès à la terre. Le droit des agriculteurs à la terre est indéniable, mais la distribution des terres de l’État ne donne pas la priorité aux agriculteurs sans terre. Une réforme agraire est nécessaire en Tunisie, car c’est sur la base d’une telle réforme que la situation de milliers d’agriculteurs pourrait être améliorée et que l’expérience d’une production agricole pérenne répondant aux besoins locaux pourrait être réalisée.

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