Les différents dossiers évoqués, lors de la conférence de presse tenue par Mehdi Jomâa pour dresser le bilan des 100 jours de son gouvernement, ont suscité chez les téléspectateurs un sentiment de léger mieux. Bien que la situation n’ait pas radicalement changé, et que les petits progrès enregistrés ça et là soient réversibles de manière évidente, l’opinion publique commence à relever qu’une nouvelle approche est déjà en marche.
Le chef du gouvernement, qui veut accréditer la double image d’être à la fois indépendant et efficace, commence à convaincre. D’abord, il se démarque d’Ennahdha et de la troïka en soulignant les grands déséquilibres financiers du pays , puis de l’UGTT qui veut le confiner à un rôle de gestionnaire de « l’instant économique » et de simple préposé à la préparation des échéances électorales , en soutenant que l’intérêt national impose d’entamer les réformes dès maintenant . Il rétorque à l’ANC que l’interpellation d’Amel Karboul et Ridha Sfar risque de perturber la saison touristique qui peut réparer à brève échéance quelques aspects du déficit courant, et déplore les effets négatifs de la surenchère et des fausses accusations de corruption lancées par quelques députés concernant le secteur des hydrocarbures qui ont amené les compagnies pétrolières à envisager de quitter le pays et abouti à ce qu’aucun forage ne soit effectué depuis le début de l’année, du jamais-vu depuis des années.
Mehdi Jomâa, ingénieur de formation, a choisi la stratégie des petits pas et des messages forts. Il a réduit ses objectifs à l’activation des projets bloqués dans les régions pour montrer aux Tunisiens de l’intérieur que le pays peut reprendre le chemin du développement si la stabilité revient, et a tenu à passer des messages forts aux Tunisiens dont le plus important et le plus urgent est de comprendre que les moyens du pays sont, à l’origine, limités, et leur gestion depuis la révolution les a encore dilapidés, au point que le pays est maintenant à bout de forces.
En fait, les conceptions radicales de la révolution se sont liguées avec une vague d’égoïsme, de corporatisme et de régionalisme pour changer la nature de la révolution. Cette révolution a été déclenchée pour assurer un partage plus équitable de la richesse, objectif subordonné à la création d’un surcroît de richesses. Or, ni la stabilité ni la valorisation du travail, ni encore la recherche de nouveaux créneaux et marchés extérieurs n’ont été au rendez-vous.
Mehdi Jomâa a tout fait, depuis son investiture, pour dévoiler de manière claire et méthodique les limites des moyens du pays, et il ne s’est pas excepté de le faire, au cours de la conférence de presse de mercredi. A la fin du mois d’avril, les salaires étaient sur le point de ne pas être payés. Les perturbations du secteur des phosphates ont coûté au pays, depuis la révolution, un manque à gagner de 3 milliards de dinars, auxquels s’ajoutent 3 autres milliards de dinars de déficit des 27 entreprises publiques que l’Etat doit combler alors qu’il n’est pas en mesure de faire.
Les grands équilibres économiques et financiers sont touchés de manière structurelle : l’argent alloué à la caisse de compensation dépasse celui accordé aux projets de développement, les déficits du budget et de la balance commerciale s’ajoutent au manque de devises généré par un engagement quotidien de l’Etat pour payer, en devises et en cash, une ardoise lourde pour l’achat des hydrocarbures à hauteur de 300 millions de dollars par mois.
Ce message complète un autre que Mehdi Jomâa ne cessait de répéter, depuis son investiture: la révolution ne peut pas avoir pour cible les structures de l’Etat, son prestige ni son autorité. Et une révolution qui se veut un levier pour rehausser le niveau de vie des Tunisiens et créer une dynamique de développement dans les régions intérieures, ne peut pas avoir pour objectif d’appauvrir le pays, et démanteler l’appareil de production qui est l’atout principal de la Tunisie indépendante.
Les Tunisiens n’ont pas su apprécier les points forts de leur pays. Ils ont fait, peut-être de manière inconsciente, l’amalgame entre aller loin dans la révolution, d’une part, et détruire tout ce qui rappelle l’avant 14 janvier 2011, d’autre part. Or ce qui était demandé, c’était de créer les conditions d’une réponse le plus largement et globalement possible aux revendications urgentes et légitimes de la jeunesse et des régions intérieures, objectif qui ne peut être atteint sans un sursaut qui réhabilite le travail, la discipline et la primauté de l’intérêt national.
Ces grands messages, pourtant si simples, si évidents et si accessibles ont été émis par plusieurs politiciens, éditorialistes et personnalités publiques, dès les premiers jours de la révolution, mais ils n’ont pas été écoutés. Ils ont été perçus par les tenants du radicalisme comme une entrave au processus révolutionnaire qui doit aller loin, et rangés dans la catégorie de ceux qui agitent « l’épouvantail économique « . Mais, maintenant que l’économie est exsangue, et que cette réalité est énoncée, avec pédagogie, par le chef d’un gouvernement de technocrates, indépendant et affranchi de tout agenda politique, il est temps pour ceux qui prônent le radicalisme de revenir à la réalité et d’agir de concert avec les autres forces vives pour sauver le pays de la crise dans laquelle il se débat.
Aboussaoud Hmidi








