Petites critiques, objectives, d’une émission subjective

Petites critiques, objectives, d’une émission subjective

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C’est une chaîne privée et elle fait ce qu’elle veut et partant, ce qu’elle peut. On ne s’attardera pas sur ses propriétaires et la position de l’un d’eux dans le parti du candidat interviewé par la même chaîne. On n’était pas loin du cas Nessma par rapport au candidat Karoui.

Tout au long de l’émission, le candidat aux présidentielles anticipées, Youssef Chahed, n’a pas pu, ou voulu, se départir de son ancien poste de chef de gouvernement (CdG). Il y a certes fait des résultats, et on ne devrait même pas en parler et encore moins les critiquer, car elles appartiennent à un Chahed d’une autre vie. Mais ne devait-il avoir que cela à présenter en guise de faire-valoir, à ceux qui seraient intéressés par sa candidature au nouveau poste de chef de d’Etat aux moindres prérogatives, plus terre-à-terre avec les soucis de ses électeurs ?

  • Une vision pour la Tunisie, que Chahed savait, mais n’a pas su la faire savoir

Il est vrai, comme il l’avait dit en guise de lettre de motivation, que «le fait que j’ai pris la responsabilité, m’avait donné l’occasion de développer une vision et un programme pour la Tunisie». Au gouvernement, il était donc, comprenions-nous, en stage professionnel en quelque sorte. Et ce n’est pas une mauvaise idée après tout. On pourrait presque dire qu’une fois à Carthage, le stagiaire de la Kasbah pourra être directement effectif à Carthage.

Sauf que le stagiaire dans l’atelier d’une usine pourra difficilement diriger, seul, dans un conseil d’administration (Carthage, la Kasbah et le Bardo) à trois entités avec des visions et des objectifs différents, l’entreprise Tunisie.

Le reste, comme rappeler les circonstances, politiques, économiques et financières, dans lesquelles il avait pris la Tunisie de la Kasbah, n’est que campagne électorale avant terme, et les rappels des journalistes des critiques que lui font ses concurrents, ne font que confirmer que l’émission entrait dans le cadre de la campagne électorale, celle-ci ne devant démarrer que le 2 septembre, et la liste définitive des candidats n’a été annoncée que le samedi dernier par l’ISIE. Les électeurs connaissent ces circonstances et sauront, au besoin, s’en souvenir dans l’isoloir.

  • «En mon temps, j’ai fait ceci et cela»

Le candidat Mehdi Jomaa avait presque soûlé son monde avec son «je suis le meilleur». Par sept fois en presqu’une minute, le candidat Youssef Chahed répétera «en mon temps, j’ai fait ceci et cela», toujours dans cette rhétorique d’argumentation de ses réussites et d’explication de ses échecs, ou de ce que l’opposition et ses concurrents appelaient les défaites.

Le tout confirme, de nouveau si besoin est, que Youssef Chahed, certes comme tous les candidats invités chez «le locataire de Carthage», avait commencé sa campagne électorale, bien avant, à Lyon en France. Et ce n’est qu’au bout de la 17ème minute qu’il consent à énumérer quelques une de ses «Quick-Wins», comme les appelait un autre journaliste d’une autre chaîne radio, auprès de qui il les avait complètement énumérés. Il y ajoutera, en relation avec l’ALECA, son intention de changer les relations de la Tunisie avec l’Union Européenne. Un point que d’autres candidats n’avaient pas évoqué.

  • Comme une banque, un pays est un actif et un passif

Sinon, le candidat Youssef Chahed s’était beaucoup appesanti sur son statut de victime, jusqu’à se plaindre d’être victime du journaliste qui ne lui aurait pas posé, comme pour les autres, des questions sur son programme. Il ne s’était peut-être pas encore rendu compte qu’il a peut-être assez gavé l’audience et le journaliste de ses réalisations de chef de gouvernement, jusqu’à leur faire oublier les questions sur son programme de chef d’Etat.

Il a aussi, un peu trop dans cette longue interview, rabâché la plainte-alibi de l’héritage en guise de justification. Cela est certes vrai. Cet héritage était même un peu lourd en caisses vidées et administration surbookée. Mais ne devait-il pas être l’homme d’Etat qu’il se devait d’être en briguant la plus haute magistrature, et assumer tous les problèmes de l’Etat, que représentent somme toute tous les chefs de gouvernement qui l’avaient précédé, et proposer les moyens, concrets et détaillés de les dépasser ?

Héritage certes aussi d’une économie à l’arrêt et de demandes populaires démesurées. Mais reprendre un gouvernement, c’est presque pareil que de reprendre une banque. Le repreneur le fait généralement, actif et passif confondus, avec un business-plan pour la redresser. Avec Chahed candidat, on n’a rien entendu de tel sur ce dernier volet.

On pourrait rétorquer que cela reste du seul ressort du prochain chef du gouvernement, comme il l’est dans une banque, du ressort du DG et non du président du conseil d’administration. Pourquoi alors n’avait-il pas pu, pendant tout cette longue interview de plus de deux heures, ôter ses anciens habits d’ancien chef du gouvernement et dire autre chose que «de mon temps, j’ai fait ceci et cela» ? Pourquoi n’avait-il rien esquissé de sa vision de la relation chef d’Etat-chef de gouvernement, pour aller de l’avant dans les réformes qu’il a entamées et dont il dit tant de bien. Ce qu’attendent les électeurs tunisiens, ce n’est pas un candidat pour la Kasbah, mais un candidat pour Carthage, un poste de rassembleur, de pacificateur, de guide des montagnes, de premier de cordée  et non de guide touristique, de fin diplomate Indoor pour réconcilier tous les frères-ennemis de la politique avant l’Outdoor pour leur apporter la reconnaissance et le soutien internationaux qui les aideraient à se reconstruire et construire.

  • Il avait ligoté BCE dans ses prérogatives. Pourquoi le prochain CdG le laisserait-il les outrepasser ?

Au bout du compte, c’était une émission qui ressemblait plus à un publi-reportage en show télévisé qu’à un questionnaire sur son programme pour un nouveau poste, autre que celui qu’il avait occupé pendant trois ans.

Le candidat n’avait peut-être pas jeté un coup d’œil sur les prérogatives du poste qu’il brigue et avait peut-être oublié que celui qu’il espère remplacer, n’avait pas pu outrepasser ces prérogatives pour pouvoir impacter les prix, créer de l’emploi dans les régions déshéritées, baisser le déficit budgétaire et la dette, redresser les entreprises publiques. Et il avait surtout oublié qu’il avait lui-même veillé, à juste titre certainement, à ce que l’ancien chef de l’Etat ne dépasse pas ses prérogatives constitutionnelles, et en avait même tiré un motif de fierté.

On voyait donc mal pourquoi il parlait de ce qu’il avait fait, en oubliant de nous dire ce qu’il compte faire, pour ne pas que ce qu’il avait fait et dont il était fier, ne s’évapore pas et que la Tunisie ne se retrouve pas à refaire tout depuis le début, s’il venait à ce que les pièces du puzzle politique se remettent exactement aux mêmes places où elles se trouvaient jusqu’à septembre 2019.

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