Derrière le débat sur les banques qui ne prêteraient pas assez, le rapport annuel 2025 de la Banque Centrale de Tunisie (BCT) livre le chiffre qui explique tout, 20,8 % des créances sur les entreprises privées sont classées, c’est-à-dire en difficulté avérée. Une sur cinq. En face, le taux des entreprises publiques plafonne à 2,0 %. Cet écart de un à dix est la vraie clé du crédit tunisien.
Un stock qui remonte malgré le grand nettoyage
Le taux global des créances classées du secteur bancaire est remonté à 14,9 % des engagements fin 2025, contre 14,5 % un an plus tôt. La détérioration est d’autant plus significative qu’elle survient malgré un nettoyage comptable massif, l’encours des créances radiées déclarées à la Centrale d’informations de la BCT a bondi de 23,2 %, à 3 326 MDT. Sans ces radiations, qui sortent les créances irrécouvrables des bilans, la dégradation apparente serait bien plus forte. Le rapport l’attribue à « la persistance des difficultés de certains opérateurs économiques notamment les PME », une litote pour décrire un tissu productif à bout de souffle après des années de croissance molle, d’inflation et de crédit réel négatif.
L’écart qui dit tout
La ventilation par agent économique est le cœur du sujet. Les particuliers s’améliorent, leur taux de créances classées revient de 8,0 % à 7,4 %. Les créances professionnelles impayées ou en contentieux, elles, ont grimpé de 10,9 %, de 15 028 à 16 664 MDT, portant leur taux de 16,8 % à 18 % des crédits professionnels en un an. Les entreprises publiques affichent un insolent 2,0 % de créances classées quand les entreprises privées s’enfoncent de 19,9 % à 20,8 %. Cet écart de un à dix entre public et privé ne mesure pas une différence de gestion, il mesure une différence de garantie, l’entreprise publique bénéficie du soutien implicite de son actionnaire, l’État, quand la PME privée affronte seule la conjoncture. Voilà pourquoi le crédit aux entreprises publiques a bondi de 14,7 % en 2025 quand celui des professionnels privés stagnait à 2,3 %. Le banquier ne fuit pas le privé par idéologie, il fuit un taux de sinistre de 20,8 %.
La moitié du risque n’est pas couverte
Reste la question qui fâche, celle des coussins. Le taux de couverture des créances classées par les provisions s’est amélioré à 51,6 %, contre 50,5 % en 2024, grâce à un effort de provisionnement continu, 1 524 MDT de dotations nettes dans l’année. C’est mieux, mais cela signifie toujours que près de la moitié du risque avéré n’est pas provisionnée, l’écart étant théoriquement couvert par les garanties, dont la valeur de réalisation en Tunisie est notoirement lente et incertaine. Les ratios de solvabilité du secteur, 15,1 % au global et 12,1 % en Tier 1, offrent une marge réelle, mais elle se mesure à l’aune d’un stock de créances douteuses qui, à 14,9 % des engagements, demeure très élevé.
Conclusion
On ne comprend rien au crédit tunisien sans ce chiffre de 20,8 %. Il est la pièce à décharge des banques dans le procès en frilosité qui leur est fait, et la pièce à charge d’un environnement économique qui broie ses PME. Exhorter les banquiers à prêter davantage au privé sans traiter ce qui rend le privé insolvable, la pression fiscale, les arriérés de paiement, la croissance molle, revient à soigner le thermomètre. Le crédit suivra la santé des entreprises, jamais l’inverse.








