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Tunisie : Personnalisation du pouvoir, « bourreaux » et « victimes » fricotent, liaisons dangereuses…

L’activisme du chef du gouvernement, Youssef Chahed, glisse, dangereusement, vers une personnalisation du pouvoir. Je le dis d’emblée, pas par sa faute à lui, mais à cause d’un agrégat de réflexes, clichés et même croyances ancrés dans la tête des citoyens qui font qu’il faille que ce soit le chef suprême qui monte au charbon pour que les problèmes soient réglés. Il y a l’exemple de la visite de Chahed à Sfax en avril 2017 pour, entre autres, décréter la mort des unités polluantes de la SIAPE qui pourrissent la vie des citoyens. Sauf que dès qu’il a tourné les talons, son injonction a été soigneusement rangée dans les tiroirs. Et la SIAPE a continué à polluer de plus belle. On l’a vu aussi dernièrement en action au marché de Bir El Kassaa. Une opération-commando spectaculaire, qui a brillé aux yeux des citoyens friands du personnage de Zorro qui tranche net et a des solutions pour tout. Sauf que la magie, hélas, ne dure qu’un temps et dès que l’armada de la Kasbah se retire, la fête des contrebandiers, truands et autres voyous de petit acabit reprend de plus belle.

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Le scénario est maintenant habituel. On l’a vu lors du terrible accident de Jbel Jloud, entre un bus et un train, en décembre 2016. Chahed avait exigé la tête de la directrice de la SNCFT et plusieurs responsables, à cause des ratés dans les installations. Les mêmes causes – heureusement qu’elles n’ont pas produit les mêmes effets – ont valu à beaucoup de gouverneurs les foudres du chef du gouvernement. D’ailleurs la collection de têtes qu’il a dégommées est sans doute la plus étoffée de l’histoire du pays. Et le scénario est toujours le même : Chahed fait une descente, tombe sur des dysfonctionnements, parfois mineurs, que le gouverneur n’a pas eu le temps de maquiller, et c’est la sanction suprême. Il y a aussi les virées qu’il a faites à Ben Guerdane, Tataouine, etc., avec force annonces pour calmer la grogne des populations. A chaque fois c’est la même chose : Le chef doit se déplacer pour faire tourner la machine. Et pourquoi pas un numéro vert pour joindre la Kasbah et exposer ses doléances, ou mieux : Une ligne directe pour chaque citoyen, avec Chahed au bout du fil pour réceptionner les demandes ?! Et les ministres dans tout ça, me demanderez-vous. Et bien au meilleur des cas, pour les plus talentueux d’entre eux, ce sont de parfaits exécutants de la politique du chef, au pire ils font de l’agitation, sur des dossiers mineurs parfois, pour échapper à l’ire d’un patron qui a le sabre facile.

D’une personnalisation du pouvoir à une autre !

Ce qui se passe actuellement dans le pays est un signe de mauvaise santé de l’Etat et de ses institutions. La Tunisie gagnerait à avoir un chef de gouvernement qui s’occupe des grands dossiers, des grandes orientations, au lieu de s’esquinter en étant au four et au moulin, en courant derrière tous les besoins de la veuve et de l’orphelin. Avec Ben Ali on avait poussé la chose jusqu’à l’extrême : le culte de la personnalité. Les citoyens le voyaient partout, surtout à ses débuts, mais surtout dans leur tête, débarquer avec son hélicoptère pour régler des problèmes, et parfois liquider illico presto des responsables pour manquements. Il n’a fallu qu’une ou deux descentes de ce type pour bâtir une légende. Et après la machine fonctionnait presque toute seule, générait son propre carburant, le carburant de la peur, la peur de voir le chef débarquer. Le système ne tenait que grâce à ça : La terreur. Bien entendu il n’a pas fabriqué des citoyens. Ce qui a valu à la Tunisie tous ces déboires après le brusque départ du dictateur. Avec le système politique que le pays s’est payé dans l’ivresse post révolutionnaire – souvent pour son plus grand malheur – et les garanties constitutionnelles dont il s’est entouré, il n’y a pas de risque de retourner sous une chape de plomb. Mais il ne faudrait pas non plus que l’absence de l’autorité de l’Etat, manifeste à bien des égards, nous fasse basculer dans une personnalisation du pouvoir qui serait aussi préjudiciable qu’une dictature.

Le paysage politique tunisien est chaotique : 210 partis pour un si petit pays ; deux grands partis qui fricotent au point de boucher tous les horizons d’une vraie alternance ; un chef d’Etat qui laisse son fils, que rien n’a préparé à ça, couper toutes les têtes qui dépassent, prendre le contrôle du parti sorti vainqueur des dernières législatives et saccager une machine de guerre qui a rendu bien des services à la Tunisie ; un brouillage complet des repères au point de voir un éminent élément du camp des dits anciens bourreaux (Mohamed Ghariani, qui fut secrétaire général du RCD) affirmer que le chef de file des dites anciennes victimes (Rached Ghannouchi, président d’Ennahdha) ferait un bon président de la République ; des anomalies au sommet de l’Etat jusqu’à voir son chef et les leaders des deux grands partis du pays s’afficher publiquement avec un politicien (Slim Riahi) entre les griffes de la justice, et pas pour des clopinettes ; une agitation et une instabilité politiques qui ont valu à la note de défaut émetteur à long terme en devises étrangères de faire du surplace dans le rapport de l’agence Fitch Ratings et dont le chef du gouvernement s’est plaint, etc. Il est vrai que dans un tel contexte Chahed ne peut que briller, auréolé de son statut de pourfendeur de la corruption, plus populaire que tous ses prédécesseurs. Au point qu’on se demande s’il ne faudrait pas le cloner, par milliers, pour résoudre tous les problèmes. Mais attention à la personnalisation du pouvoir, un puissant facteur de démobilisation et de déresponsabilisation des autorités locales et des citoyens !

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