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Banques off-shore tunisiennes : La fin d’une rente, le début d’un tri

En moins d’un an, le bilan consolidé des banques non résidentes installées en Tunisie a fondu de 6,5 milliards à moins de 4,9 milliards de dinars. Une contraction de 25 % qui ne s’explique pas par une crise, mais par la fin brutale d’une aubaine — et qui révèle, derrière l’apparente homogénéité du segment, des situations individuelles radicalement différentes.

–          L’aubaine et sa fin

Pendant plusieurs années, les banques off-shore ont bénéficié d’une opportunité exceptionnelle : placer leurs liquidités en devises auprès de la Banque Centrale de Tunisie à des rendements attractifs, dans un contexte de taux élevés et de besoin structurel de devises de la BCT. Ces dépôts gonflaient mécaniquement leurs bilans sans effort commercial particulier.

Les chiffres du BSF n° 233 de janvier 2026 montrent avec précision le moment où cette aubaine a pris fin. En décembre 2024, les créances des banques off-shore sur la BCT atteignaient encore 1 064 MDT. En mai 2025, elles tombent à 250 MDT. En octobre 2025, elles atteignent leur plancher à 116 MDT — soit une évaporation de 89 % en dix mois. Le bilan total suit mécaniquement, perdant 1,7 milliard de dinars sur la même période.

La cause en est la détente monétaire, l’abaissement du taux directeur BCT à 7 % , et la réorientation de la gestion des réserves de change par la Banque Centrale. Les banques off-shore ont retiré leurs fonds et cherché des rendements sur les marchés interbancaires internationaux. Leur actif principal redevient ce qu’il a toujours été structurellement : des créances sur des non-résidents, qui représentent désormais 68 % de leurs bilans contre 64 % un an plus tôt.

Ce recalibrage donne en réalité une image plus fidèle de l’activité réelle du secteur. La taille effective du segment, sans les artifices de placements en devises auprès de la BCT, est probablement autour de 4,5 à 5 milliards de dinars. Le secteur était statistiquement surévalué par une forme de recyclage interne : des devises captées auprès de clients non-résidents, relogées auprès de la BCT, qui les intégrait dans ses propres réserves.

–          Trois vitesses, trois modèles

La photographie individuelle des établissements révèle que le terme « secteur offshore » est une fiction statistique commode. Il y a en réalité trois groupes aux trajectoires radicalement différentes.

ALUBAF progresse. Avec un PNB en hausse de 17 % à 14,6 MUSD en 2024 et un résultat net de 4,792 MUSD pour la deuxième année consécutive, la filiale tunisienne de la Libyan Foreign Bank, détenue à 100 %, surperforme nettement ses pairs. Son positionnement sur le commerce intra-maghrébin, sa clientèle institutionnelle, un coût du risque maîtrisé à 2,4 MUSD et des fonds propres solides à 100,4 MUSD expliquent cette performance. ALUBAF ne spéculait pas sur les placements en devises auprès de la BCT, elle fait de la banque de commerce international, ce pour quoi elle a été créée en 1985. C’est la seule raison de sa surperformance

La TIB recule mais reste rentable. La Tunis International Bank, première banque offshore de Tunisie fondée en 1982, filiale de Burgan Bank (Koweït) via le groupe KIPCO, enregistre un résultat net de 10,5 MUSD en 2024 contre 14,4 MUSD en 2023, soit une baisse de 27,2 %. Le résultat d’exploitation recule de 22,9 à 19,8 MUSD (-13,5 %). Le rebond exceptionnel de 2023 (+40 % par rapport à 2022) s’explique vraisemblablement par une conjonction de facteurs favorables — reprise post-Covid, conjoncture de taux, dynamisme commercial — dont certains ne se sont pas reproduits en 2024. Le retour à 10,5 MUSD est un retour à la normalité, pas un effondrement. L’ABC Tunisie, de son côté, a augmenté son capital en 2024 et procédé à une radiation de créances classées depuis plus de cinq ans — deux signaux d’un établissement qui assainit son bilan et croit encore à son modèle. Ses capitaux propres atteignent 136 024 KDT fin 2024.

La TF Bank succursale de Tunis survit. La succursale tunisienne de la Tunisian Foreign Bank — banque de droit français dont le capital est détenu par la BCT (13,16 %), la STB (43,4 %) et BH Bank (43,4 %) — affiche une perte nette de 177 K EUR en 2024, en amélioration par rapport aux -419 K EUR de 2023. Mais l’échelle est sans commune mesure avec les autres : 8,3 millions d’euros de créances clientèle, 3,7 millions de dépôts, des charges de personnel de 211 K EUR. C’est davantage un bureau de liaison qu’une banque offshore opérationnelle. Sa vocation réelle est de servir de pont entre la communauté tunisienne en France et la Tunisie — pas de faire de l’intermédiation financière internationale.

La géopolitique de l’actionnariat

Un fait rarement mis en lumière structure profondément ce secteur : quatre établissements sur six actifs sont adossés à des capitaux du Golfe ou de Libye. La Libyan Foreign Bank de Tripoli détient 100 % d’ALUBAF et co-fondait la NAIB à parité avec l’État tunisien — même si la structure actuelle de cette dernière n’est pas confirmée par des données récentes publiques. Le Koweït est présent via KIPCO et Burgan Bank pour la TIB. Bahreïn via ABC.

Cette concentration arabe dans l’offshore tunisien signifie que les stratégies de ces banques dépendent davantage de décisions prises à Tripoli, à Koweït City ou à Manama que des conditions locales. La NAIB, créée en 1984 avec un capital de 30 millions de dollars, opère essentiellement sur le financement du commerce extérieur des PME exportatrices et s’appuie sur un réseau de correspondants internationaux dans les grandes places financières mondiales — un modèle proche de celui d’ALUBAF, mais dont les performances récentes ne sont pas publiquement accessibles.

La LINC : le fantôme du secteur

Il faut mentionner la Loan and Investment Company — septième banque off-shore officiellement agréée par la BCT, mais qui n’est plus en activité. Son maintien dans les listes officielles illustre la difficulté à nettoyer le paysage réglementaire d’établissements devenus des coquilles vides. Elle occupe une licence qui pourrait être réattribuée sans que cette question ne soit publiquement posée.

Ce que 2025 change structurellement

La normalisation de 2025 est une révélation autant qu’un recalibrage. Elle établit clairement que le modèle purement rentier — capter des devises, les placer à la BCT, vivre des intérêts — est terminé. Les banques offshores tunisiennes vont devoir faire de la banque au sens plein : financer le commerce extérieur, accompagner les exportateurs, gérer les flux de change, monter des opérations documentaires, développer des produits de trésorerie pour des clients institutionnels.

C’est précisément ce que fait ALUBAF depuis quarante ans — et c’est la seule explication de sa surperformance en 2024 quand ses pairs décrochent. La TIB, avec ses 10,5 MUSD de résultat, conserve les ressources pour se réorienter. La TF Bank succursale devra clarifier sa raison d’être tunisienne. Et la LINC, déjà inactive, est le précédent le plus visible d’un modèle qui n’a pas réussi à se justifier.

Le secteur entre dans un cycle de tri naturel. Ceux qui ont un modèle commercial réel survivront. Les autres se marginaliseront davantage — ou disparaîtront.

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