A l’unanimité, le dernier de la classe. Sinon RAS, sauf … !

A l’unanimité, le dernier de la classe. Sinon RAS, sauf … !

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Le 1er grand débat télévisé des huit premiers candidats aux présidentielles anticipées tunisiennes a eu lieu samedi soir. Un débat, presqu’inutile, fade, aseptisé, sans couleur et sans saveur, avec des candidats pour la plupart mal à l’aise, piégés par un pacte de non-agression imposé et qui a saboté le résultat, la démocratie étant le résultat d’un choix populaire où l’agressif ou l’impoli aurait été automatiquement éliminé par les électeurs à la lumière de sa prestation dans ce grand débat.

Marzouki a été le premier à boire de l’eau, s’abreuvant à trois reprises directement au goulot de la bouteille. La seule règle ayant été le chronomètre, par ailleurs, parfois non prise au sérieux par certains candidats qui y ont grappillé quelques secondes, et surtout par le candidat Omar Mansour qui ne semblait pas vouloir qu’on lui donne 90 secondes et en a plusieurs fois pris moins, se refusant à terminer son temps, comme s’il n’en demandait pas autant, ou qu’il n’avait rien à dire ou pas autant qu’on lui en demandait. Le candidat Omar Mansour qui a d’ailleurs été la seule «distraction» de ce grand débat et parfois la risée des commentateurs sur les réseaux sociaux.

  • Debout, comme s’il était au comptoir d’un café bar

Omar Mansour semble s’être déjà fatigué avant d’avoir commencé, s’appuyant de son coude sur le pupitre , farfouillant dans ses papiers pendant que Jomaa parlait, et se retournant même, le dos au public, alors qu’Abdelfattah Mourou parlait. Le candidat Mansour était manifestement très mal à l’aise en position debout, ne prenant pas tout son temps pour répondre aux questions des animateurs et n’y voyant aucun mal même lorsque l’un d’eux lui demande s’il voulait terminer ses 90 secondes de prise de parole.

Un Omar Mansour presque toujours appuyé sur le coude, parfois avec les bras croisés sur le pupitre et d’autres, les jambes croisées sous le pupitre. Il rate par deux fois le micro, et se le fait rappeler par l’animateur, à cause de sa position nonchalante derrière le pupitre. La seule fois où il avait pris tout son temps, c’était sur la question de la sécurité. Une autre, il commence sa réponse, en disant qu’il appuie ce que disait «mon collègue», soulignait-il.

Le candidat était indiscipliné dans sa posture, alors qu’il briguait une position, celle de président de la République, des plus officielles où tout compte et surtout la manière de se tenir et la prestance. De tout cela, il ne semblait pas avoir cure. Débonnaire, il répondait presque dans la souffrance.

Sur la question relative à la liberté de la presse, par exemple, il commence par un «Euuuuh», dit ensuite considérer les garanties suffisantes, avant de terminer qu’il faudra en discuter avec les intéressés. Il esquive ensuite la question des Tunisiens en Syrie, en indiquant que «il faut voir leurs projets et leurs problèmes ». En somme, une très mauvaise prestation d’un candidat qui attendait d’autres questions et que, dépité, il attendait tout simplement que ça se termine.

  • Marzouki, égal à lui-même, à boire l’eau au goulot et à regarder sa montre

Moncef Marzouki était le seul sans cravate, le premier à prendre la petite bouteille d’eau en plastique pour boire au goulot et le 1er à consulter sa montre à la 11eme minute de sa participation au grand débat. La direction de la Wataniya 1 aurait dû mettre des verres à eau à la disposition des candidats. Finissant, presque toujours avec son regard vers la toiture, Marzouki estimait que «ce qui menace la sécurité n’est pas le terrorisme mais la violence interne», en profite pour expliquer l’épisode de ses visiteurs extrémistes au palais de Carthage, lorsqu’il était président provisoire, comme une tentative de les impliquer dans les solutions au terrorisme rampant. Il revendique la «propriété intellectuelle» de l’idée des semences à Neji Jalloul, et estime, sur la question de la réconciliation, qui n’a pas été évoquée par les animateurs, qu’il faut arrêter la stratégie de «embrasse ton frère et réconcilions-nous » (Yezzi min bouss khouk). Ce n’est donc pas lui, président, ancien CPR, qui relancera toute réconciliation nationale.

  • Mourou en Jebba rose et Abbou le «Zorro anti-Fassed»

Pour Abdelfattah Mourou, une question a été vite soulevée sur les réseaux sociaux de savoir si celui qui avait dit qu’il n’avait rien à offrir à la Tunisie et que ses genoux lui font mal, pourra tenir les deux heures du grand débat, debout derrière le pupitre. Il les a tenues, drapé dans sa Jebba rose, clignant des yeux comme s’il était incommodé par les lumières du studio, et parlant un arabe littéraire châtié, loin de le favoriser dans un débat regardé par la Tunisie profonde où le dialecte est une sorte de parler mêlant arabe, français, argot tunisien. Mourou restait debout comme s’il était dans une rangée de prière, parfois les bras croisés derrière son dos, enfouis dans sa Jebba rose. Le candidat d’Ennahdha n’a pas dérapé, comme s’il récitait ce que les «Spin-Doctors» de son parti lui avaient appris. Mourou a pourtant été le seul à proposer, parlant de diplomatie, de renforcer la présence tunisienne en Afrique. Mourou a aussi été le seul à évoquer, sans le nommer, le chef du gouvernement, pour l’enfoncer sur la question de la liste des martyrs et en profite pour évoquer l’impératif des compensations pécuniaires pour la «Chouhada».

Comme attendu, droit dans ses bottes, physiquement et idéologiquement, Mohamed Abbou, lui, a abondé dans sa volonté de lutte contre le «Fassed» en parlant de sécurité nationale. Pour Mohamed Abbou, qui s’est prononcé contre la peine de mort, «le criminel pourrait passer à d’autres crimes en cas de peine capitale». Cela rappellerait presque la proposition du député d’Ennahdha à l’ANC (Assemblée Nationale Constituante) de créer une «maison des martyrs pour qu’ils s’y rencontrent !

  • Abir Moussi, sage comme une image et Neji Jalloul le persifleur

Toute vêtue de blanc, presque méconnaissable, car trop sage sur le plateau et n’a proféré aucun mot contre son ennemi favori, Ennahdha, Abir Moussi ne semblait pas être au fait des chiffres du commerce extérieur avec la Turquie et la Chine et promet simplement de les étudier sans répondre directement à la question si elle allait revoir les conventions commerciales. Elle a aussi confondu, en répondant à une question sur la protection des données personnelles, entre communication conventionnelle et nouvelles technologies de la communication.

La candidate des Destouriens aura quand même quelque peu brillé par sa discipline, son calme, malgré quelques rougeurs à peine visible. In fine, elle aura tout de même tiré son épingle du jeu, bien que restée méconnaissable en dehors des situations où la fougue l’emportait généralement chez elle, sur la sérénité.

Neji Jalloul était le premier et l’unique candidat à s’emporter, élever la voix et presque sortir de ses gonds, lorsqu’il parlait de l’importance de la faim dans la lutte en matière de sécurité nationale. Le candidat a plutôt assez bien géré sa sortie dans ce grand débat ou presque personne n’a brillé et n’a vraiment attiré l’attention.

Sachant aussi qu’il n’a pas beaucoup à perdre et pas trop à gagner non plus, il se permet quelques persiflages, comme lorsqu’il dit que le ministère des Affaires étrangères ne doit pas être un ministère des «Ministru dal-Affariyet Barrania», appellation maltaise du même ministère, «et ne pas y placer les amis et les connaissances». Ou encore lorsqu’il pique l’arabe d’Abdelfattah Mourou qui énumérait les langues étrangères qu’il saurait parler, qui ne lui répondra pas, en disant que «le chef de l’Etat doit être cultivé et savoir bien parler, comme avec la reine d’Angleterre et ne pas lui parler « des empêchements rédhibitoires des ablutions». Par deux fois aussi, faisant certainement en quelque sorte le malin sur le plateau, Jalloul fait remarquer que la question qui lui a été posée est difficile. Il se retourne aussi vers Mehdi Jomaa, sérieux pendant toute la durée du grand débat, pour discuter, tous en sourire, de la remarque du candidat Abid Briki qui trouvait vraiment longue la question sur les journalistes en Libye et la sécurité des Tunisiens à l’étranger.

  • Mehdi Jomaa pique Chahed par «témoin»

Mehdi Jomaa s’en est tiré plutôt bien. Très à l’aise sur le plateau, bien campé sur ses pieds derrière le pupitre, souriant à la réponse sans rire. Le candidat présentait bien et parlait clairement. Cela ne l’empêchera pas d’esquiver la question sur ce qu’il proposait aux femmes rurales, pour enchaîner tout de suite sur d’autres réformes. On découvrira, en l’entendant, que «les responsables tunisiens préfèrent utiliser le réseau Whatsapp, car ils n’ont pas confiance dans les réseaux conventionnels. Il ne ratera pas non plus Youssef Chahed qu’il ne nommera pas. Il se fait pourtant un plaisir, certes bien réprimé, en conseillant aux électeurs de bien choisir, car lui ne restera pas «chahed [comprenez témoin en langue française] sur la misère, le chômage etc… ». Il évitera pourtant de formuler des promesses claires et précises, lorsque l’animateur du grand débat lui tend la perche pour le faire.

Ancien syndicaliste et ministre de la Fonction publique, Abid Briki proposait de diminuer le budget de la présidence de la République de 30 % pour constituer une «ceinture sociale», oublie que le FCR qu’il proposait de remettre en place, ce privilège donné aux TRE (Tunisiens Résidant à l’Etranger) existe toujours et n’a jamais été annulé et oublie d’évoquer le surbooking de la fonction publique, lorsqu’il parlait des réformes de l’administration. Il fera ensuite une proposition des plus étranges. «Pour chaque cadre tunisien qui émigre, nous devons négocier l’immigration chez les mêmes pays de 5 jeunes chômeurs».  Une sorte de troc en matière de compétence, ou presque une «vente conditionnée » des compétences tunisiennes qui partiraient à l’étranger. Pour les entreprises publiques, une des rares vraies questions à poser aux candidats, il campe sur ses positions de syndicaliste et repousse l’idée dont il dit que «ce n’est qu’un recyclage de la politique de Ben Ali qui ne pensait qu’à vendre».

  • Un grand-petit débat fade, sans saveur et qui n’a en rien aidé les indécis

Le débat n’aura finalement été que celui de candidats à la petite semaine, avec des idées à la petite semaine, des idées parfois farfelues et une débat qui n’aura en rien servi les indécis parmi l’électorat des 7 millions de Tunisie.

Les questions, manifestement rédigées par un ensemble inconnu de journalistes tunisiens et tirés au sort pour les candidats par l’ISIE, manquaient de punch, de mordant, évitant les questions qui fâchent et les clivages et qui détonnent clairement par rapports aux plateaux TV où ces mêmes candidats avaient été plus mordants et intéressants presque.

La direction du débat ne donnant aucune possibilité aux répliques, craignant certainement les débordements. Très peu aussi de questions économiques, à l’exception de la dette, insérée dans le sujet de la diplomatie et une seule question sur le sort des entreprises publiques. Pas de questions sur la politique financière, pourtant du ressort du chef de l’Etat qui propose la nomination du gouverneur de la BCT. A part cela, rien sur ce qui intéresse le pouvoir d’achat, les salaires ou les prix.

Remarquons, enfin, que le Grand débat de samedi soir, n’est pas une première dans le monde arabe et musulman. Il y a en effet 13, ans, en 2007, la Mauritanie organisait le 1er grand débat entre l’ancien président Sidi Mohamed Cheikh Ould Abdallah et le chef de l’opposition en Mauritanie Ahmed Ould Dadah.

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