Elections 2019 : Peut-être celles des antisystèmes

Elections 2019 : Peut-être celles des antisystèmes

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En avril 2019, le monde apprenait, ébahi, l’improbable et inattendue victoire de l’humoriste ukrainien Volodymyr Zelenski, un ancien comédien qui campait le rôle d’un président en lutte contre la corruption dans une série ukrainienne. Avant lui, il y avait eu l’acteur américain Ronald Reagan qui campait des rôles de cowboy. Plus près de nous, il y avait eu en 2010 José Alberto Mujica Cordano, un homme d’État uruguayen surnommé «Pepe Mujica» et dit le président des pauvres. Un président qui préférait sa ferme au palais présidentiel et qui reversait la totalité de son salaire à un programme de logements sociaux.

L’histoire est ainsi ponctuée d’élus aux premières loges de la magistrature suprême de leurs pays, que rien ne prédestinait à de tels postes, tant ils étaient jusque-là en dehors de tous systèmes politiques et parfois même des antisystèmes de la politique telle qu’elle était pratiquée dans leurs pays respectifs.

L’adjectif antisystème, qualifie généralement des personnes, des groupes ou des partis politiques portant un discours critique envers les institutions politiques dominantes. Cela peut-être aussi une personne dont les agissements et les actes et actions restent en dehors du conventionnel et des conventions.

Les résultats des derniers sondages, aussi bien de Sigma Conseils que d’Elka Consulting, donnent en tout cas l’impression que le vote, pour les présidentielles, pourrait pencher pour les antisystèmes, comme ils avaient encensés, lors des dernières municipales, les indépendants et les avaient nominés pour la victoire. Tentative de décryptage de la liste des postulants à Carthage :

Kais Saied était un inconnu notoire en politique avant la révolution où il était assistant universitaire, plutôt rangé. Il en garde la rigueur et le discours didactique, avec les mots bien articulés dans un Arabe châtié et avec la diction de l’universitaire qui donne la forte impression de savoir de quoi il parle.

Et c’est ce discours «robotique» d’un homme de droit constitutionnel qui donne l’impression de l’anti-langue de bois. Personne n’ignore en plus que la Constitution reste jusque-là le nœud gordien de la vie politique en Tunisie et Saied s’y est attaqué avec conviction. Intransigeant et imperturbable dans son attitude, il est surtout le candidat de personne. L’homme qui sourit très peu, cultive aisément le mystère et donne l’impression d’être intouchable et imperturbable. Le contraire de presque toute la classe politique tunisienne. C’est tout cela qui lui permet, à notre sens, de développer le côté antisystème qui pourrait plaire et conquérir.

Mais si Saied semble, vocalement antisystème, il n’arrive toujours pas, à notre sens, à prouver qu’il pourrait aussi parler comme tout le monde, le langage de tout le monde et qui le rapprocherait du Tunisien lambda. La didactique finit toujours par lasser et la culture impressionne. Mais ne permet pas de briser les distances avec les foules qui constituent la majorité des électeurs.

Nabil Karoui était déjà à la tête de Nessma bien avant la révolution et pourrait être rattrapé par sa propre Histoire, en ce sens qu’il avait été dans l’ancien système. Communicateur hors pair, homme de médias et certainement touché au plus profond de lui-même par le drame familial qu’il a vécu, il a appris à maîtriser ses excès et il a développé l’image d’une mère Theresa au masculin. L’homme sait manier les foules et leur parler, mais jusque-là seulement par l’image. Or une campagne, c’est surtout l’art de parler en direct aux foules, non par les foules. Nabil Karoui, qui n’a par ailleurs pas encore fait son coming-out politique, reste pour l’instant porté par l’affaire de l’interdiction de Nessma qui semble lui avoir confectionné cette image d’antisystème, car le Tunisien adore les victimes et s’y identifie aisément. Antisystème, il l’est peut-être jusqu’ici par sa lutte contre le système qui lui aurait fait injustice dans l’affaire Nessma.

Mohamed Abbou est presque l’ombre de sa tonitruante et insolente jusqu’à l’impolitesse de sa femme Samia qui reste malgré tout cela au ras des pâquerettes des sondages. Création médiatique à force de plateaux TV, le mari profite de l’aura du renom de son épouse, qu’il arrive tout de même à renforcer par un discours plus rationnel et moins brouillon que celui de sa femme.

La mauvaise image CPR chez les leaders d’opinion notamment, celle d’un parti fait de rancuniers contre toute la classe politique qui ne les avait pas soutenus dans leur différend politique avec Ben Ali. L’image d’un parti, plus destructeur que constructif, le poursuit et l’empêcherait presque de cultiver le côté antisystème constructeur. La seule construction de la classe politique, dont est issu Abbou, est l’ANC et un régime hybride pour une Tunisie ingouvernable.

Abbou n’est pas un antisystème. Il est anti-régime et c’est toute la différence. L’image qu’il reflète est peut-être proche d’une certaine classe de pensée politique, mais loin de beaucoup de classes sociales. Il est peut-être plus «blanc» que d’autres, mais l’homme est loin d’être pauvre ou «Zawali».

Le Tunisien adore les chevaliers aux blancs chevaux, mais monte rarement leurs montures, étant lui-même plus proche du plancher des vaches que des cieux et ayant plus les pieds sur terre que les preux guerriers des causes perdues et surtout des phénomènes dont il se nourrit lui-même et dont il s’accommode généralement facilement.

Abir Moussi était dans le système de l’avant révolution. Ce dernier n’ayant pas changé, elle reste donc théoriquement dedans. Elle se fait même fort de rassembler ceux qui représentaient l’ancien système, les «Ezlem» que dénigrent, fuient comme la peste ou s’en cachent et les cachent «honteusement», d’autres.

Ce qui la distingue et fait son côté antisystème, c’est d’abord le fait d’être l’unique femme à vouloir briguer Carthage. C’est ensuite son positionnement, plus tranché que les autres, sur la question d’Ennahdha qui symbolise un modèle, politique et sociétal, que refuse toujours la majorité des Tunisiens. Elle surfe aisément sur la vague, en l’absence de position ciselée de ses rivaux sur la relation avec le parti islamiste tunisien. Ses rivaux flirtent, fricotent, ou ne l’écarteraient pas, avec lui. L’histoire des élections tunisiennes, a cependant démontré que la politique peut avoir ses raisons que la raison ignore !

Femme et contre Ennahdha, semblent être ses deux plus importants atouts, dans une société où le rôle des femmes a été déterminant pour équilibrer les forces lors des élections de 2014, même si elle se déclare contre l’égalité successorale. Elle reste pourtant assez fragilisée par son passé politique, où son engagement politique dans l’ancien système était visible. Moussi semble l’assumer et c’est ce qui lui a permis de rassembler les anciens d’un ancien système que beaucoup regretteraient presque.

De Moncef Marzouki et d’autres anciennes figures, on ne parlera pas. L’urne des bulletins de vote en Tunisie a maintes fois prouvé qu’elle ne reprend pas ceux qu’elle avait rejetés. Comme lui, Néji Chebbi en avait plus d’une fois fait l’amère expérience. Le vote en Tunisie, est un vote de faciès et non un vote de programme. A cela, il faut ajouter que l’électeur tunisien commence à prendre conscience du peu de poids du président de la République dans l’Etat tunisien et ses centres de pouvoir.

Reste Youssef Chahed. Lui, c’est le système en lui-même. Celui que tout le monde dit combattre et qu’il critique, parfois en étant parmi ceux qui en profitent le plus. A supposer qu’il se jette dans la gueule du loup électoral, il n’aura pas plus de chance de l’emporter que les autres et peut-être pas plus que Kais Saied qui trône depuis quelques mois aux premiers postes des sondages d’opinion.

Son seul faire-valoir pourrait être son bilan. Mi-figue mi-raisin, qui a certes ses réussites, mais qui reste incompris par la masse des électeurs, tant les conséquences des réformes qu’il a conduites ont été dures pour les consommateurs, les contribuables et les retraités.

Son seul atout reste le fait qu’il connaît le système de l’intérieur et pourrait savoir, si le pouvoir lui en serait donné, comment l’améliorer. Il ne sera pas un antisystème, il rendra seulement l’actuel mieux vivable et un peu plus juste. Il ne remportera peut-être pas la guerre contre la corruption, mais la contiendrait dans des proportions tolérables.

Youssef Chahed disait, dans son discours télévisé du 17 février 2019, que «le gouvernement a touché le système mafieux en Tunisie». L’opportunité lui reste encore offerte de faire encore une offre antisystème, s’il réalisait une nouvelle opération, contre ce système mafieux dont il parlait. Saisira-t-il cette opportunité ?

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