La fin du consensus BCE-Ghannouchi, ce serait tout bon pour la Tunisie...

La fin du consensus BCE-Ghannouchi, ce serait tout bon pour la Tunisie !

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Qu’on l’ait voulu ou non, le naufrage du consensus entre le président de la République, Béji Caïd Essebsi et son ex alter ego Rached Ghannouchi peine à épuiser ses effets sur l’échiquier politique du pays. Si le mouvement Ennahdha s’obstine à penser et dire que cette alliance nouée lors de la rencontre de Paris n’a pas été frappée d’obsolescence et qu’il s’y attache en tant que donnée cardinale de l’ordonnance politique en Tunisie, BCE, lui, ne l’entend pas naturellement de cette oreille et est à la recherche d’un succédané, si moins important soit-il, et l’a trouvé en la personne de Slim Riahi, président de l’ULP et de sa quinzaine de députés, tous deux fiévreusement engagés dans une implacable opposition au chef du gouvernement, Youssef Chahed.

Este-ce le prologue d’une véritable recomposition de la scène politique en Tunisie ? La question vaut finalement d’être posée alors que le consensus BCE-Ghannouchi montre ses limites et que sa « face obscur » commence à se faire jour comme le relève le think tank américain Brookings Institution, dont deux chercheurs, Sharan Grewal et Shadi Hamid, viennent de livrer une analyse singulière disséquant cette alliance et ses répercussions.

Ils rappellent que le consensus entre les deux plus grands partis tunisiens a généralement été justifié sur deux fronts. Premièrement, Caïd Essebsi et Ghannouchi ont cherché à atténuer la polarisation qui avait sévi en Tunisie en 2013 et empêché ainsi la transition de suivre l’Égypte sur la voie de la rupture démocratique. Deuxièmement, ils estimaient que les défis économiques et sécuritaires auxquels le pays était confronté exigeaient la stabilité et l’unité politiques. Et bien que l’alliance ait probablement empêché un effondrement démocratique, la propension au consensus a sapé la démocratie en soi. D’abord, il a fait barrage à une forte opposition. Avec une majorité parlementaire de plus de 80% détenue par la coalition au pouvoir, il n’y a pas eu de réelle opposition pour contrôler le gouvernement. Ensuite, la politique de consensus a eu pour conséquence d’affaiblir la notion même de représentation démocratique. En 2012, Ennahdha et Nidaa représentaient deux extrémités apparemment opposées du spectre politique. les quatre années du consensus ont rendu les partis presque indiscernables, tentant tous deux de lutter contre le terrorisme par une approche largement sécuritaire et de stimuler la croissance économique grâce aux réformes du FMI.

Les Tunisiens se sentent mal représentés

Avec peu de différences de politiques entre leurs partis politiques, les Tunisiens ne se sentent plus représentés par eux. L’enquête Afrobaromètre de 2018 a révélé que 81% des Tunisiens «ne se sentent proches d’aucun parti politique» et 79% ne voteraient pas ou ne sauraient pas pour qui ils voteraient si des élections étaient organisées demain. Cette désillusion à l’égard des partis politiques a été reflétée lors des élections municipales de cette année, qui ont vu un taux de participation de seulement 34% et où les plus grands votants étaient des indépendants. Le sous-développement du système des partis, sans plates-formes ni projets crédibles et sans véritable contestation des idées par le public, a été une victime majeure du consensus, note le think tank washingtonien.

Sans représentation ni opposition crédible, les Tunisiens se tournent de plus en plus vers d’autres moyens d’exprimer leur désaccord avec le processus politique. La Tunisie a connu d’intenses manifestations à l’échelle nationale en janvier, tandis que le puissant syndicat tunisien, l’UGTT a menacé de déclencher des grèves à la fin du mois. L’instabilité même que Caïd Essebsi et Ghannouchi espéraient éviter par consensus se manifeste plutôt sous une forme encore moins contrôlable grâce aux protestations régulières de jeunes en colère et frustrés. De plus, ces manifestations et ces grèves nuisent davantage à l’économie en créant un cycle d’auto-renforcement d’échec gouvernemental et d’instabilité politique.

Sans doute, une « bonne nouvelle »

Ces derniers mois, l’alliance entre Caid Essebsi et Ghannouchi a été mise à mal par le refus d’Ennahdha de limoger le chef du gouvernement Youssef Chahed, rival majeur de Hafedh Caid Essebsi, le fils d’Essebsi, pour la direction de Nidaa Tounes. Pour la première fois, le Conseil de la choura d’Ennahdha s’est lui aussi publiquement opposé à BCE sur une question de politique générale, rejetant sa proposition sur l’égalité en héritage en août. Caïd Essebsi a ensuite annoncé la fin de son alliance avec Ghannouchi, bien qu’il reste à savoir si Ennahda se dirigera vers l’opposition ou formera un gouvernement avec un nouveau parti dissident pro-Chahed. Quoi qu’il en soit, ce qui est clair, c’est qu’Ennahda n’éprouve plus le besoin d’évoluer en parfaite intelligence avec Caid Essebsi, estiment les deux chercheurs de Brookings Institution.

« Normalement, disent-ils, nous pourrions voir la fin potentielle d’un accord de partage du pouvoir – un accord qui jusqu’à présent était au cœur de la transition démocratique – comme un développement à déplorer. Mais c’est peut-être une bonne nouvelle pour la démocratie tunisienne. Son système de partis naissant gagnerait à ce que les deux partis se retirent chez leurs électeurs et développent des agendas politiques et économiques concurrents avant les élections législatives de 2019. Une telle séparation, aussi douloureuse soit-elle, pourrait être le meilleur moyen de consolider la démocratie tunisienne », concluent-ils.

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