«Je suis élu par le peuple, dans le respect de la constitution, ce qui me confère une autorité originelle (…). Il est de mon devoir d’imposer le respect de la constitution et je n’ai pas, à ce titre, à recevoir de leçon de personne (…). Le document de Carthage est en fait une ceinture politique pour le gouvernement. Nous considérons que c’est la voie idéale. Les élections de 2014 restent la source. Mais vu le besoin du gouvernement pour un appui politique, nous considérons que c’est une chance d’avoir les organisations nationales de notre côté pour appuyer le gouvernement et nous essayons de trouver les points communs entre ces organisations qui fassent que chacun de sa position appuie le gouvernement». Ainsi s’exprimait le chef de l’Etat tunisien, Béji Caïed Essebssi (BCE) à l’ouverture de l’avant-dernière réunion des signataires du document de Carthage. Des propos qui appellent pourtant quelques réflexions :

  • BCE est-il le chef de l’Etat qu’il se dit ?

En matière de gestion des affaires de l’Etat, le chef de l’Etat a peu de prérogatives. «Il lui appartient de déterminer les politiques générales dans les domaines de la défense, des relations étrangères et de la sécurité nationale relative à la protection de l’État et du territoire national des menaces intérieures et extérieures, et ce, après consultation du Chef du Gouvernement». Dixit l’article 77 de la constitution dont BCE dit imposer le respect et assure qu’il n’a pas de leçon à recevoir à ce propos. Pour le chef du gouvernement, l’article 91 de la même constitution précise que «sous réserve des dispositions de l’article 77, le Chef du Gouvernement détermine la politique générale de l’État et veille à sa mise en œuvre». Que fait alors cette assemblée dite «Document de Carthage» ?

La réponse n’est un secret pour personne. Elle est en train, pour la seconde fois depuis 2014, de définir la politique générale de l’Etat, presque dans tous les domaines et met au point ce qui est toujours publiquement présenté comme étant la feuille de route du gouvernement, sans que Chahed ait l’opportunité même d’y être simple observateur. Le «Document de Carthage » est en fait en train de jouer le rôle de chef de gouvernement et Youssef Chahed celui de chef bis. Qui gouverne donc en réalité ?

Est-ce BCE et Youssef Chahed ou sont-ce réellement lesdits signataires dudit document de Carthage ? Où est dans tout cela le respect de la Constitution ? Comment dans ce cas, le gouvernement quel qu’il soit, peut-il être responsable d’un programme d’action qui n’est pas le sien ? Nous sommes en fait dans un mode de gouvernance où BCE est le président du conseil d’administration de l’Etat, les signataires du document de Carthage membres du conseil et Youssef Chahed simple DG qui applique ce qu’on lui dit. Président et conseil d’administration ne sont pourtant pas les redevables devant l’ARP. Seul le DG Chahed l’est et en subit toutes les tares et en essuie toutes les insultes. Est-ce le schéma de gouvernance inscrit dans la Constitution ? La réponse est non, Monsieur le Président. Nous disons cela, nous ne disons rien et surtout ne pas donner des leçons au troisième plus vieux chef d’Etat au monde après Mahathir Mohamad de Malaisie et la reine Elisabeth !

  • Ceinture de soutien ou ceinture explosive ?

BCE assurait, vendredi dernier, que ledit document de Carthage est une ceinture de soutien au gouvernement. Décryptons alors sa composition et les positions de chacun par rapport à ce gouvernement.

Il y a d’abord, la centrale syndicale ouvrière et l’organisation syndicale des patrons. Deux organisations aux intérêts diamétralement opposés. Grosso modo, la seconde investit et crée des emplois et la première fait des grèves pour l’obliger à servir toujours plus de salaires. Et si l’Utica n’arrive pas à avoir une position constante par rapport au gouvernement qui l’assomme de mesures fiscales et entend toujours parfois ses revendications et aurait dernièrement demandé le départ de Chahed, l’UGTT ne cache plus sa revendication de changer tout le gouvernement et menace même de quitter le document de Carthage si Chahed est maintenu. L’un comme l’autre ne sont pas ce qu’on pourrait appeler un soutien au gouvernement. Dans l’actuelle conjoncture économique et financière et les réformes qu’elle impose, ce sont même ses adversaires.

Il y a ensuite, les deux organisations, des agriculteurs et des femmes. Deux organisations de peu de poids sur l’échiquier politique tunisien, bien que l’Utap soit pour le maintien de Chahed.

  • Nidaa et Ennahdha, de véritables bombes humaines du gouvernement

Il reste l’essentiel. D’abord le parti Nidaa Tounes dont est issu le chef du gouvernement et celui au nom duquel, constitutionnellement, il gouverne. Or, Nidaa n’a presque jamais été content du chef du gouvernement, l’a même officieusement dénigré, a très peu applaudi à ses actions et vient récemment, à travers le fils du chef de l’Etat et dirigeant de son parti, officiellement de demander son départ. Nidaa Tounes est donc loin, très loin, d’être considéré comme un soutien politique au gouvernement de Youssef Chahed.

Reste Ennahdha. Ce parti, dont le chef est antérieurement signataire du pacte obscur de Paris avec BCE, contrôle déjà de l’intérieur toute l’action gouvernementale. D’abord, à travers ledit document de Carthage. Ensuite, à partir des couloirs même de La Kasbah où il a placé différents conseillers dans des ministères qu’il détient. Mais aussi à travers l’ARP où les deux chefs des deux groupes parlementaires, Soufiene Toubal et Noureddine Bhiri, s’entendent toujours sur toutes les lois à passer au sein de la commission des compromis, avant leur passage au vote et après y avoir introduit les changements qui arrangent les uns et les autres. Et contrairement à Nidaa, Ennahdha s’oppose au départ de Youssef Chahed, à la condition qu’il ne soit pas candidat aux prochaines présidentielles de 2019. Ennahdha pourrait être décrite comme soutien à Youssef Chahed, mais un soutien politiquement louche au vu de la mauvaise image sociétale d’Ennahdha.

La ceinture de soutien politique au gouvernement est ainsi trop hétérogène pour constituer une véritable ceinture de sécurité. Elle a même déjà fait exploser son gouvernement, en délogeant plus d’un ministre qui ne convenaient pas, soit à l’UGTT, soit à Ennahdha, soit même à Nidaa Tounes. Ce n’est plus donc une ceinture de soutien, mais une ceinture explosive et que chacun des trois éléments subversifs essentiels (UGTT, Nidaa et Ennahdha) est capable d’enclencher à tout moment le détonateur !

Khaled Boumiza

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