AccueilLa UNESévère réquisitoire de Jalloul Ayed contre le système financier

Sévère réquisitoire de Jalloul Ayed contre le système financier

« Notre système financier a tellement pris de retard, même par rapport à des pays qui étaient beaucoup moins développés que le nôtre, qu’il tire aujourd’hui toute l’économie vers le bas. Toutefois, les solutions existent toujours. Elles nécessitent une vision et beaucoup d’audace dans l’action » a estimé, mercredi, l’ancien ministre des Finances Jalloul Ayed.
Participant à une conférence sur le thème « Six décennies de développement en Tunisie : Résultats et perspectives », organisée à Tunis, par le Centre des études et des recherches économiques et sociales (CERES), Ayed a analysé la réalité du secteur financier tunisien, proposant des pistes d’action pouvant dynamiser ce dernier et son rôle dans le financement de l’économie.

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« Les difficultés des finances publiques empêchent aujourd’hui l’Etat de jouer son rôle de premier investisseur. Un rôle qui se voit légué au secteur privé lequel peine à son tour à l’assumer face à une baisse de l’épargne à 7% (contre 20% en 2010) et un système financier incapable de répondre aux besoins des entreprises« , a-t-il ainsi constaté.
Face à ce cela, Ayed épingle « l’absence d’une stratégie nationale visant à répondre aux besoins des MPME (micro, petites et moyennes entreprises) qui représentent la grande part du tissu économique, totalisent 70% des emplois créés, 40% du PIB et une part très importante des exportations« .

La micro finance, composante essentielle, selon lui, du système financier  » aurait pu être un levier important de cette stratégie, mais l’absence d’une stratégie d’inclusion financière globale et multidimensionnelle (microcrédits, micro-assurance, épargne en milieu rural, levier technologique de l’inclusion financière) empêche toujours les institutions de microcrédits de devenir partie intégrante du système financier. Encourager les banques à les financer et à interagir avec elles, et inciter les assurances à s’engager dans la micro-assurance pourrait permettre de changer la donne « .

Difficulté d’accès au capital, problème majeur des PME

Par ailleurs, Ayed estime « qu’on a toujours présenté l’accès aux financements bancaires comme étant le problème majeur des PME, mais le vrai problème de celles-ci, c’est d’abord la difficulté d’accès au capital. Ce qu’il fallait faire et ce qu’on a commencé à faire, en 2011, c’est le développement d’un vrai marché de capital investissement à travers la création de fonds d’investissements pour aider ces entreprises à lever des fonds propres« .
Et de poursuivre «  c’est la raison pour laquelle nous avons initié en 2011 la refonte du cadre réglementaire du capital investissement. Laquelle refonte a eu un effet très positif, surtout avec la création de la CDC qui devait jouer le rôle d’un investisseur de premier plan dans les fonds d’investissements. Pas mal de fonds ont été créés depuis 2011 (environ une quarantaine de fonds), dont des fonds régionaux mais très peu de fonds spécialisés « .

 » 90% des fonds d’investissements aujourd’hui existants en Tunisie sont des fonds de capital développement, c’est-à-dire des fonds qui s’intéressent à des entreprises déjà existantes, où le niveau de risques est moins important. Mais la Tunisie a aujourd’hui besoin d’une vrai spécialisation des fonds d’investissements à travers la création de fonds d’amorçage (on n’en a aujourd’hui que 3 ou 4), de fonds d’investissements spécialisés dans certains secteurs économiques (agriculture, énergie, technologie), de fonds de capital innovation, de fonds de capital transmission, de fonds de capital restructuration… Malheureusement nous sommes encore loin de cette spécialisation « , a-t-il encore regretté.

Les banques sont devenues des rentiers

S’agissant des banques, l’ancien ministre rappelle que  » 20% seulement des crédits bancaires sont destinés aux PME, malgré les performances probantes des banques. Les banques sont devenues des rentiers, à cause du recours du trésor tunisien au marché financier, pour financer le déficit budgétaire, par l’émission de bons de trésors à des marges très intéressantes pour les banques « .
Résultat : «  la liquidité bancaire est complètement asséchée ce qui entrave le rôle de financement de l’économie. On aurait espéré qu’il s’agisse d’une situation temporaire mais cela ne semble pas le cas, en l’absence de coordination entre la politique budgétaire et la politique monétaire. Cette absence de coordination fait que les entreprises tunisiennes sont aujourd’hui assujetties à deux pressions : une pression fiscale des plus élevées et une pression monétaire à travers l’augmentation des taux directeurs. Cela explique le nombre grandissant d’entreprises qui ferment leurs portes « .

Ayed estime, par ailleurs, que la trichotomie de l’architecture bancaire tunisienne entre des banques publiques souffrant d’un héritage douloureux de crédits accrochés, des banques privées qui dépendent de grands groupes privés et qui travaillent pour les intérêts de ces groupes et des filiales de groupes étrangers qui prennent leurs ordres des sièges de leurs banques, n’est pas non plus de nature à favoriser le rôle des banques dans le financement de l’économie. « Cette trichotomie renforce, par ailleurs, la réticence des banques aux changements « .
S’agissant des assurances, autre composante du secteur financier, Ayed dénonce aussi leur défaillance dans la collecte de l’épargne nationale et, partant, dans le financement de l’investissement.  » Rares sont aujourd’hui les compagnies d’assurances en Tunisie qui ont configuré leurs affaires en deux pôles : un pôle assurance et un pôle investissement comme il en le cas partout dans le monde « .

L’ancien ministre a aussi un regard critique sur la performance de la bourse tunisienne. « La capitalisation boursière ne représente que 22% du PNB en Tunisie contre 70% au Maroc, ce qui donne lieu à une bourse défaillante alors qu’il aurait suffit d’introduire en Bourse certaines entreprises publiques performantes pour la dynamiser. A défaut, le marché de capitaux reste ainsi aussi en-deçà de son potentiel « .
Pour ce qui est du financement des grands projets, il a mentionné que «  ce type d’investissement a besoin de financements à moyen et long termes. Lesquels nécessitent l’existence d’un marché de capitaux, et notamment d’un marché des obligations. En Tunisie, le marché des obligations n’existe presque pas, en l’absence des conditions nécessaires pour sa mise en place, dont l’existence d’une courbe des taux « .
« Pour pouvoir développer ce marché des obligations, il y a une approche séquentielle à adopter dont la première étape serait de créer un marché secondaire de bons de trésors, qui va à son tour favoriser l’établissement d’une courbe des taux et la promotion du marché des obligations « .

Concernant les IDE, Ayed a considéré que «  la réticence des investisseurs étrangers est en quelque sorte due à la dépréciation du dinar qui a un impact très négatif sur le TRI des IDE (taux de rendement interne qui mesure la performance du projet). Pour cela, il y a bien évidemment des solutions dont la mise en place d’un système de couverture des risques de change, si les projets en question dégagent une valeur ajoutée économique, sociale et environnementale. Dans ce cas, le coût de ce système serait beaucoup moins inférieur à la valeur ajoutée dégagée « .
 » Pire, en Tunisie, certaines banques n’offrent plus même la couverture de change simple à très court terme (3 mois/6 mois) aux opérateurs tunisiens, ce qui est très entravant pour l’investissement « , a-t-il déploré.

Et de conclure  » le système financier a pris beaucoup de retard, le chemin de son redressement reste long mais nous sommes toujours dans la capacité de le faire, si volonté il y a de le faire « .

TAP

1 COMMENTAIRE

  1. LES LIMITES DE LA MICROFINANCE, L’EXEMPLE DE L’AGRICULTURE

    La microfinance tend à devenir la panacée à l’ensemble des problèmes de développement, notamment agricole, au point que tous les projets se rapportant à ce dernier ne s’articulent qu’autour du pivot central « crédit » à condition que celui–ci corresponde aux principes de la microfinance.
    Dans le début des années 70, Mohamad Yunus développait au Bengladesh le concept de la Grameen Bank. Il partait du principe qu’une somme minime est souvent suffisante pour permettre le démarrage d’une activité, particulièrement dans les campagnes.
    Le concept reposait sur les principes ancestraux du mutualisme, les mêmes repris chez nous avec le succès que l’on sait à la fin du 19ème siècle. Ces principes s’appliquaient au Bengladesh à une population homogène dans sa pauvreté absolue.
    Grandes furent les difficultés de Mohamad Yunus pour obtenir un appui des bailleurs de fonds internationaux, Banque Mondiale et Fonds Monétaire International considérant que cette initiative au ras des pâquerettes ne pouvait s’inscrire dans le contexte de la mondialisation ou du développement dit durable.
    Longtemps décrié et combattu, le système devait il y a peu, non seulement être remis à l’honneur, mais devenir la véritable tarte à la crème de la Banque Mondiale qui n’avait pas manqué au passage de le dénaturer. On ne parle plus désormais en matière de développement agricole dans les pays émergents que de microprojets financés par la microfinance dérivée directement de l’initiative de Mohamad Yunus.
    La crise actuelle où le système bancaire tend à limiter les crédits, est l’occasion pour certains de considérer que le microcrédit est une des solutions, sinon la solution, à cette crise.
    Dans la recherche de solutions de financement pour les plus démunis que le système bancaire traditionnel maintient à l’écart de ses interventions, on oublie systématiquement le modèle coopératif qui il y a plus de cent ans apportait la réponse à l’agriculture française notamment.
    Muhammad YUNUS et la Grameen Bank du Bengladesh n’ont pourtant quoi qu’on en dise rien inventé du tout, ce qui n’enlève d’ailleurs rien à leur mérite.
    La Grammeen Bank, et tous les modèles de microfinance qui en découlent, ne sont que la première étape du modèle coopératif inventé par les Babyloniens. Après l’expérience des pionniers de Rochdale ou des producteurs de micocoulier dans le Gard en France, le système a été il y a cent ans à la base des modèles européens de la coopération agricole, notamment le Crédit Agricole français, que l’on oublie systématiquement dans les programmes de développement au profit du seul modèle de Muhammad YUNUS, prix Nobel de la Paix, porté désormais aux nues.
    Le problème est que malgré tous ses mérites, le modèle mis en œuvre dans cette seule première étape, ne marche pas – à l’échelle de l’économie globale – et ne marchera jamais, pas plus d’ailleurs que les modèles coopératifs européens pris dans leur forme actuelle et que nous nous acharnons à développer en vain depuis les indépendances.
    Il faut pour mobiliser le maximum de ressource bancaire vers le secteur agricole sous forme de prêts, bancariser les populations rurales de façon à ce que tous les flux financiers résultant de leur activité – essentielle dans les pays en développement, il s’agit du secteur primaire – restent dans ce secteur et ne s’évadent pas vers la banque commerciale. Celle–ci dans la meilleure des hypothèses fera semblant d’aider l’agriculture en avançant des fonds aux organismes de microfinance qu’elle crée la plupart du temps sous forme de filiales.
    Ceci est vrai aussi pour les autres secteurs et pour nos pays en ce qui concerne les laissés pour compte du système bancaire traditionnel.
    On ne saurait trop insister sur cette nécessité de bancarisation déjà citée des populations les plus pauvres
    – C’est une véritable alphabétisation, économique bancaire et comptable qui leur permet d’appréhender des notions simples, ce que ne permet pas la manipulation de la seule monnaie fiduciaire.

    – C’est une garantie supplémentaire pour le prêteur que l’emprunteur dispose sur un compte qui enregistre tous ses mouvements financiers, de la ressource nécessaire, résultant de l’activité financée, pour rembourser le crédit.

    Ceci implique bien entendu, et ce n’est possible que dans le cadre coopératif, que le principe essentiel d’exclusivisme soit bien respecté, c’est–à–dire que le sociétaire ne puisse pas, au risque d’exclusion du système, ouvrir des comptes et contracter des emprunts dans plusieurs établissements.
    Il faut rappeler encore une fois que la dégradation de tous les modèles coopératifs a pour origine principale le non respect de ce principe d’exclusivisme, qui a d’ailleurs été supprimé ou n’a pas été repris dans toutes les lois coopératives mises en place dans les pays en développement, ce qui conduit irrémédiablement à l’échec du système.
    – C’est une garantie de création monétaire réelle. Le crédit anticipe en effet la création monétaire par production de biens ou de services.

    Celui qui distribue le crédit doit donc s’assurer que le prêt est bien utilisé pour l’objet financé et que son montant ne dépasse pas (il doit même rester inférieur) la valeur estimée du produit de l’activité financée.
    Il est évident que la simple surveillance des mouvements du compte, à condition là aussi que le principe d’exclusivisme soit appliqué et respecté, permet de vérifier que l’anticipation de création monétaire est parfaitement justifiée.
    Ce point est d’une cuisante actualité dans la crise économique que nous vivons et qui résulte de dérives bancaires où, dans le cadre d’une économie virtuelle généralisée et mondialisée, les crédits consentis pour des spéculations de tous ordres ont conduit à la création de fausse monnaie avec les conséquences dramatiques que nous n’avons pas fini de vivre.

    Cette mobilisation indispensable de la ressource de base qui devra d’ailleurs être complétée notamment pour les investissements longs ne peut se faire qu’au travers du modèle coopératif qui a fait ses preuves depuis des siècles.
    Encore faudrait–il que ce modèle fut et restât l’authentique, et ne soit pas remplacé par les ersatz infâmes que l’on a vu se développer tant en Afrique que dans les pays communistes et qui ont conduit à la ruine et à l’abandon de ce modèle coopératif.
    Ceci ne pourra se faire que par la mise en place de lois et règlements propres à la Coopération, agricole notamment, et qui en retiennent impérativement les authentiques principes de base.
    La bancarisation des plus pauvres est de surcroît une des conditions essentielles pour que le système s’il est vraiment d’inspiration coopérative soit construit et fonctionne à partir de la base : les sociétaires ; et il y a bien là une des faiblesses de la microfinance telle qu’elle est conçue jusqu’à présent comme un système construit « d’en bas » et géré « d’en haut ».

    Un problème supplémentaire est que l’on entend appliquer les principes de la microfinance d’un intérêt indiscutable par ailleurs à des populations hétérogènes dans leur pauvreté relative.
    On se retrouve donc en fait dans une agriculture à deux vitesses : l’une de type industriel, comme chez nous, qui doit se soumettre aux règles de l’Organisation Mondiale du Commerce, l’autre de type social qui concerne la très grande majorité des populations rurales.
    On notera au passage que dans le second cas les résultats des actions menées pour atteindre des objectifs sociaux sont mesurés selon des critères uniquement économiques.
    Le financement est réalisé pour le premier type, la minorité, par les banques commerciales traditionnelles, pour le second par des systèmes complexes, notamment mutuelles d’épargne et de crédit qui fleurissent à qui mieux mieux sur le plan local, sans aucune coordination nationale, et qui finalement n’arrivent à concerner qu’une « minorité de la majorité » : les plus pauvres parmi les pauvres, les autres devant se débrouiller comme ils peuvent en recourant notamment au crédit informel.
    Le résultat désastreux est double :
    La ressource d’épargne et de dépôts – qui est une ressource bon marché – en excédent localement ne peut être transférée directement et à prix coûtant chez ceux où elle manque et transite par le système bancaire où elle est, soit utilisée au prix fort au financement des autres secteurs de l’économie, soit réacheminée toujours au prix fort vers les structures de microfinance momentanément déficitaires en ressource.
    Ce système encore une fois à deux vitesses, au delà du fait qu’il accroît les déséquilibres liés à deux types de systèmes d’exploitation extrêmes : agriculture de subsistance et agriculture industrielle, a l’inconvénient d’isoler les plus pauvres, les empêchant comme on vient de le voir de profiter de la solidarité au sein de leur groupe même en ce qui concerne la ressource bancaire.

    C’est bien au niveau de cette notion de solidarité que se trouve la solution au problème du financement du secteur primaire.
    Autant il serait vain en effet de vouloir faire jouer la solidarité du monde agricole en faveur des plus déshérités en isolant ces derniers dans des ghettos, autant il est possible de la mettre en œuvre efficacement dans des systèmes qui intègrent tous les acteurs de ce secteur, ceux momentanément déshérités bénéficiant de l’assistance du groupe.
    Jean-Pierre Canot 23 novembre 2010

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