Le Brent à 80 dollars, Achref Ayadi parle d’un effet désastreux!

Le Brent à 80 dollars, Achref Ayadi parle d’un effet désastreux!

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Achraf Ayadi, expert bancaire et financier a accordé à Africanmanager, une interview exclusive où il a parlé de la situation économique actuelle en Tunisie, notamment  sa prochaine sortie de la Tunisie sur le marché international et les cours mondiaux du pétrole qui n’ont de cesse de grimper. Interview:

Comment jugez-vous la situation économique actuelle de la Tunisie ?

Pour répondre à cette question, il suffit de regarder quelques indicateurs macro-financiers à la date de l’abandon de Carthage 2 : un Euro à plus de 3 dinars, un Dollars à plus de 2,5 dinars, un TMM de 6,4% et 14 milliards de dinars de refinancement de la BCT aux banques (contre les BTA déposés en garantie). Ces chiffres sont illustratifs d’un niveau de risques monétaires très importants sur l’ensemble de l’économie. Avec un déficit commercial à plus de 1500 millions de TND en mai, la pression sur les réserves de change s’accentue fortement. Elle est démultipliée par le fait que les engagements de l’Etat en matière d’endettement contribuent aussi à accélérer cet effritement. En gros, nous sommes dans un contexte de fortes incertitudes. Elles pèsent aussi bien sur la mobilisation de l’épargne nationale vers l’investissement productif que sur la capacité de l’Etat à jouer un rôle positif de locomotive de l’économie. 

Voulez-vous dire que la prochaine sortie de la Tunisie sur le marché international pourrait être compromise ?

Je dirais plutôt qu’elle serait particulièrement coûteuse.  Les investisseurs internationaux ne sont pas dupes. Nous partons avec plusieurs handicaps sérieux. Le premier est lié à la situation économique telle que décrite précédemment. Le second est dû aux signaux négatifs émis par le FMI en mettant en place une revue trimestrielle, en lieu et place de la semestrielle, qui est la conséquence d’un nombre considérable d’engagements non tenus en matière de réformes. Le troisième est le fait que les Etats Unis et l’Union Européennes ne seraient pas disposées à soutenir la Tunisie au travers d’une garantie de cette dette souveraine à émettre. Et le dernier est plutôt politique : il n’y a plus d’interlocuteur stable qui peut engager l’Etat durablement. Tous ces facteurs vont avoir un impact sur le taux d’intérêt qui nous serait servi. A partir d’un certain niveau de taux, il vaut mieux baisser le montant collecté. Dans ce cas, je ne sais pas comment pourrions-nous financer le déficit commercial (nos importations) et le budget de l’Etat. Rappelons à cet effet que les encours actuels de BTA s’élèvent à environ 12 milliards de TND, empruntés par l’Etat aux banques locales à des taux allant jusqu’à 7,5% à rembourser en 2032 ! Certes, la croissance est revenue. Elle reste fragile et insuffisante pour faire face aux enjeux actuels de l’endettement.

Peut-on parler d’une reprise en 2019 ou en 2020 ?

Les conditions d’une reprise sont surtout politiques, pour débloquer les réformes et assainir le climat social. L’année 2019 serait une année électorale où aucun acteur ne prendrait des risques en l’absence d’une majorité solide. Et quelle que soit l’efficacité des politiques économiques de la nouvelle majorité, nous ne verrons pas des résultats significatifs en une année seulement. Au vu des chantiers à ouvrir, il me semble plus opportun de nous projeter sur 5 à 10 ans pour redresser la barre.

Les cours pétroliers ne cessent d’évoluer sur le marché international. À la lumière de cette situation, comment serait le budget de 2019 par rapport à celui de 2018 ?

En mai 2018, le baril de Brent est négocié à environ 80 dollars sur le marché international, soit une hausse de 50% en une année. Le prix est par ailleurs assez volatil et on peut noter des hausses régulières de 3% et plus en quelques jours. Pour autant,  les contrats à terme ne s’affolent pas, et on ne peut donc pas parler de spéculation sur le brut. La situation explosive au Moyen-Orient, l’inversion de la politique monétaire de la FED, l’Euro qui reprend du terrain devant le Dollar sur les derniers mois, la Russie qui renforce son intégration avec ses partenaires économiques des BRICS, les tensions autour de l’accord sur la dénucléarisation de l’Iran, etc. sont tous des facteurs ne plaidant pas pour un Baril à 54 Dollars. L’effet sur le budget 2018 sera désastreux. Une correction s’impose à travers une loi des finances complémentaire. D’un côté, l’Etat ne peut pas stabiliser la compensation des hydrocarbures au vu de ce prix international au risque d’aggraver les déficits. De l’autre, le consommateur finira par subir plusieurs hausses successives du taux d’inflation et du prix à la pompe. Espérons que les estimations pour le budget 2019 seraient plus sérieuses. Il s’annonce déjà comme un budget marqué par l’austérité. Les réformes avaient besoin de temps pour être déroulées. Le retard que nous avons subi nous mets aujourd’hui dos au mur.

Vous êtes bien pessimiste…

A court terme, oui. Observez le nombre de jeunes médecins, ingénieurs et universitaires qui fuient le pays. Comptez le nombre de jeunes moins qualifiés qui préfèrent courir le risque de périr en mer que de vivre sans espoir de travailler, de fonder une famille et de se projeter. Il faut remettre de l’espoir, non pas avec des discours creux, mais avec du concret. Il faut prouver que les citoyens ont raison de faire encore confiance à l’Etat. Ce dernier est à égalité responsable et victime de la dégradation de la situation actuelle. Sa transformation en profondeur est une urgence absolue.

Très concrètement, comment pouvons-nous nous en sortir à votre avis ?

Pour débloquer la situation, dans sa globalité, il faut mettre en place trois piliers. Tout d’abord, un nouveau projet de société définissant ce qu’est être citoyen de ce pays, clarifiant le socle de valeurs communes entre tous et mobilisant les médias et l’école pour le marteler jour et nuit. Sans projet de société, nous ne pouvons faire aucune projection économique collective. Ensuite, il nous faut impérativement un projet économique sur 20-30 ans, avec un impact multi-dimensionnel allant des programmes d’enseignement jusqu’à la gestion des caisses de retraite. Toutefois, avant tout cela, il nous faut une refonte de la constitution, avec moins d’effritement des compétences entre pouvoirs et contre-pouvoirs, et l’assurance, à chaque élection, de disposer d’une vraie majorité légitime. C’est la seule manière d’ancrer les transformations induites par les réformes et de conduire un débat social serein. Pour ce qui est des mesures opérationnelles, j’ai déjà eu l’occasion d’en détailler quelques-unes avec Aram BELHAJ et publié chez l’un de vos confrères.
Trop de choses essentielles n’ont pas été faites depuis l’indépendance. Trop de choses ont été faites “de travers” depuis le 14 janvier 2011. Le chantier est juste colossal.

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