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Tunisie : Le poids des mots, le choc des images et le miroir de la sorcière

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Le chef du gouvernement tunisien est certainement l’homme politique le plus aimé par le peuple des déçus de la révolution. Et ils ne sont pas peu. En un peu plus d’une année à La Kasbah, le jeune homme, fraichement embarqué dans la politique, aura finalement su trouver «le point G» d’une population qui voyait naître une nouvelle classe de privilégiés et d’intouchables, après avoir vu mettre en prison la famille qui cristallisait toute la corruption, dans presque tous les domaines et jusqu’à la toucher dans le panier de la ménagère malgré les hausses successives des salaires.

L’idée de Chahed et de ses Conseillers était donc de s’attaquer à ceux-là et de le faire savoir par l’image, en se cachant derrière le secret de l’investigation, pour ne rien laisser voir des détails. Parfois pourtant, «le diable est dans les détails». Le poids des mots et le choc des images l’emporteront.

Cela est surtout valable pour la campagne contre la corruption que le chef du gouvernement mène depuis quelques mois et qui l’a habillé de la cape de «Superman» et lui a confectionné l’image du populairement indétrônable. Une campagne qui ne manque pourtant pas de points faibles.

Le premier est certainement le manque de transparence, préférant envelopper certaines affaires du sceau du complot contre l’Etat, alors que les affaires de corruption, de malversation, de prévarication, de falsification de certains de ces «hommes d’affaires» et «hommes à affaires» ou «رجال االعمايل», comme les appelait Hammadi Jbali, auraient certainement donné plus d’éclat à sa cape de Superman.

Le second point faible est que cette campagne souffre encore de sélectivité. Beaucoup de ses contradicteurs, dont des personnes haut placées, lui reprochent toujours de ne pas encore balayer devant sa porte. Les mêmes lui reprochent aussi le fait que sa campagne reste encore limitée dans l’espace-temps. Certains se rappellent toujours de la liste du fameux rapport de Feu Abdelfattah Amor, même s’il y a «à boire et à manger» dans ce rapport et dans cette liste. Beaucoup de ceux qui étaient en lien avec des personnes, depuis 2011 en prison, restent toujours des intouchables. Certains ont repris leurs petites affaires et d’autres touchent toujours les dividendes de leurs anciennes affaires. D’autres encore évoquent la question de l’évasion fiscale et affirment que beaucoup de «gros dossiers» dorment toujours dans les tiroirs, comme autant de «cadavres dans le placard» dans les états de faits du chef du gouvernement. Des faiblesses et des reproches qui Chahed ferait bien de prendre en compte…

La technique du «poids des mots et le choc des images» est aussi valable pour les visites, inopinées et médiatiquement orchestrées. On s’arrêtera sur la dernière qui a rebondi sur l’actualité de la hausse des prix. Les images qui en ont été données en pâture au large public d’une population qui voyait son pouvoir d’achat fondre devant la voracité des intermédiaires du marché de gros, des propriétaires de chambres frigorifiques et celle aussi des petits commerce. Des images choisies d’un chef de gouvernement qui se fâche, qui sermonne et qui prend aux riches pour redistribuer aux pauvres. Mais des images aussi d’un chef de gouvernement qui fait le travail des équipes de contrôle et qui ne pratique pas la politique du «Name and Shame».

Des images enfin, qui renforcent les craintes de ceux qui commencent à croire qu’il prépare la succession aux prochaines présidentielles, alors qu’il avait été désigné, par les accords de Carthage, en tant que «chargé de mission» qui se devait de se consacrer plus à l’action qu’au «mondovision». On ne parlera pas de ses visites inopinées dans certaines régions, qui s’étaient transformées en distributions de terrains et de logements. Non pas que les populations de ces régions ne le méritaient pas, mais dans le show fait de ces visites et les images triées sur le volet qui en ont été diffusées et qui confirmaient les craintes de ceux qui pensent que la mission du chargé de mission se transforme en préparatifs pour la succession.

Entretemps beaucoup des décisions qui devaient être prises prennent du temps malgré l’urgence de la crise. On pourrait à ce sujet citer la «loi d’urgence économique», la restauration de l’autorité de l’Etat, le retour au travail pour accélérer la croissance, l’arrêt de toute perturbation de l’activité économique, des entreprises et des projets qui peuvent apporter le développement revendiqué par plusieurs régions, l’amélioration du financement de l’économie, le renforcement des équilibres budgétaires et le développement des ressources humaines.

Cela suppose un recadrage des forces, économiques et sociales, en place. Cela suppose aussi une meilleure gestion du rôle de ces forces, de leurs demandes et de leurs revendications par rapport à l’intérêt supérieur de la Nation, de ses capacités et des obligations. Et tout cela n’a pas encore été fait.

C’est tout cela qui finit par déformer l’image que ses conseillers lui confectionnent et lui font miroiter, comme dans le miroir de la sorcière dans «Blanche neige et les sept nains». Au rôle de réformateur, Youssef Chahed semble préférer celui de sapeur-pompier, mais se trompe manifestement sur le foyer de feu à éteindre

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