Tunisie : Le plus gros problème du pays, c’est Lui…

Tunisie : Le plus gros problème du pays, c’est Lui…

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Une énième commission, d’énièmes conciliabules et une énième feuille de route, c’est la lumière qui a jailli de la tète des signataires du Pacte de Carthage le 12 mars 2018. A part les sons de cloche discordants entre la présidence de la République et le leader de la centrale syndicale sur le sort qui sera réservé à l’équipe du chef du gouvernement, tout ce qu’on a pu tirer de cette réunion chez le président de la République, Béji Caïd Essebsi, c’est l’idée d’une Commission chargée de confectionner une feuille de route… pour piloter Youssef Chahed. Un document qui comporterait, du moins c’est ce qu’on nous vend, les solutions, ou recettes miracles devrait-on dire, pour sortir la Tunisie de ce mauvais pas. Comme si des solutions les tiroirs du chef du gouvernement en manquaient. Comme si le problème du pays c’est une absence de projets, de programmes, une bonne hiérarchisation des priorités, et non cette allergie aux réformes et aux sacrifices sur laquelle 6 chefs de gouvernement se sont cassé les dents. L’Accord de Carthage va accoucher à partir du 19 mars 2018 d’un ensemble de propositions que les conseillers ont déjà, mais qu’on tentera de nous présenter comme novatrices et mêmes révolutionnaires. Y croiront ceux qui voudront. Mais une chose est sûre : pour Chahed, ce sera le début d’une reprise en main par ses parrains, d’une infantilisation qui fera voler en éclats ses derniers rêves de vrai chef de gouvernement, pour en faire in fine le Premier des ministres, pas plus…

La première réunion de la Commission du Document de Carthage est l’épilogue d’un gouvernement mal né, car issu de la volonté de parties qui n’ont reçu aucun mandat populaire pour cela. C’est ce qui explique la fragilité congénitale du gouvernement de Chahed. Par définition, ce qui a été fait par un attelage hétéroclite de parties, dont des organisations nationales qui théoriquement n’ont pas à fricoter avec les politiciens et encore moins peser autant dans la direction des affaires du pays, peut-être défait aussi aisément. C’est la source même de l’instabilité et de l’absence de visibilité dans le pays actuellement. Mais voilà, la Tunisie post révolutionnaire se complait dans les anomalies, et pire : Elle finit par les institutionnaliser et en attend même des progrès, lesquels bien entendu ne viendront pas. Mais qui va apporter les correctifs qu’il faut ? Qui en a l’autorité ? Qui sera la voie de la sagesse, de la raison et que les autres protagonistes, beaucoup trop nombreux, reconnaitront en tant que telle ? C’est tout le problème.

Le ver est dans le fruit

Chahed est rattrapé par les conditions de son installation. S’il devait sa désignation à la volonté populaire issue du suffrage direct – les élections -, il serait beaucoup moins vulnérable. Le souci c’est qu’il doit son arrivée à une suite d’événements politiques surréalistes qui font la particularité, et souvent pour le pire, hélas, du berceau du printemps arabe. La genèse de cette affaire remonte à la Constitution de 2014, quand la Troïka a, très stratégiquement, soufflé l’idée qu’il fallait s’orienter vers un scrutin à la proportionnelle pour ne bâillonner aucun parti politique – Ben Ali était encore dans tous les esprits, donc la manoeuvre est passée – et pour que tout le monde soit représenté à l’ARP. Alors que pour Ennahdha et compagnie, le premier objectif était de s’assurer qu’ils seraient toujours au coeur du pouvoir, quelle que soit la configuration du verdict des urnes. Est arrivé ce qui devait arriver : Indécis et divisé, le pays donne une courte majorité à Nidaa Tounes. Essesbi aurait pu prendre le risque d’ouvrir sur sa gauche pour tenter de bâtir une majorité, mais il avait une peur bleue d’être l’otage du Front populaire, alors il a bifurqué et fait équipe avec les islamistes, qu’il a pourtant agités comme un chiffon rouge durant sa campagne électorale. Il aurait pu prendre le risque de rejouer le coup en convoquant d’autres législatives, pour tenter de décrocher une majorité plus confortable, il a choisi la voie de la collaboration – de la compromission diront certains de ses partisans – avec Ennahdha. Quand le chef de gouvernement qu’il a désigné, Habib Essid, a eu les déboires que l’on sait, incapable d’avancer, de tenir le pays, ses morceaux éclatés et aux agendas divergents, BCE aurait également pu parier sur des législatives anticipées, pour s’offrir de vraies marges de manoeuvre, au lieu de filer vers ce monstre politique du nom de Pacte de Carthage…

Ainsi va le pays qui s’est choisi un système politique qui effraye même la France, pourtant adossée sur une tradition démocratique séculaire. L’Hexagone, échaudée par les dégâts que l’élection à la proportionnelle a faits en Italie et ailleurs, recule devant la perspective d’introduire ne serait-ce qu’une petite dose de proportionnelle dans les législatives et s’en tient encore à son bon vieux scrutin à la majorité, où le premier rafle toute la mise – je schématise, c’est un peu plus compliqué que cela. . Le chef de l’Etat français, Emmanuel Macron, s’est engagé à ouvrir la porte à la proportionnelle, mais il ne faut pas s’attendre à un basculement dans l’intégrale avec le risque que les extrêmes – droite et gauche – fassent irruption au coeur du pouvoir. Alors que la Tunisie elle a bu toute la proportionnelle, d’un coup !

Chahed aurait pu tirer la conclusion de sa faiblesse originelle et de l’absence flagrante de soutien des siens – Nidaa Tounes – qu’il fallait démissionner et larguer les amarres vers d’autres cieux plus cléments – il pourrait facilement se caser dans une des ces juteuses et tranquilles institutions internationales, comme l’a fait son ex-ministre de l’Energie, Héla Cheikhrouho. Il aurait pu également plaquer son parti et faire cavalier seul, comme l’a fait un certain Macron, avec le succès que l’on sait. Au lieu de cela, il supporte, stoïquement, les brimades du fils du chef de l’Etat, Hafedh Caïd Essebsi, alors qu’en déballant sur ses malheurs et les peaux de banane que lui glissent les siens, il est au moins sûr d’être protégé par la popularité que lui a conférée son volontarisme. Combien de temps tiendra-t-il encore ?

Souleymane Loum

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