BCE, Chahed, UGTT… : Tout le monde est servi!

BCE, Chahed, UGTT… : Tout le monde est servi!

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Tout le monde se demandait ce que le conseil de la Choura du mouvement  Ennahdha allait bien pouvoir pondre en réponse à la situation politique très trouble du pays, voire inextricable : Un président de République qui s’est brouillé avec son poulain qu’il a installé à la Kasbah et qui ne sait plus comment s’en débarrasser, un chef du gouvernement que son éviction de fait de son parti arrange plutôt mais qui hésite à en tirer les conséquences en sonnant le rassemblement autour de lui (monter sa propre formation), un parti sorti majoritaire des élections de 2014 qui est laminé et désespéré au point de s’allier avec le leader politique le plus sulfureux et le plus énigmatique de la place, etc. Ennahdha se devait d’avoir de la ressource pour sortir quelque chose qui soit à la hauteur du contexte politique, incroyablement compliqué. A l’arrivée le conseil de la Choura n’est pas allé chercher bien loin, il a puisé dans ses veilles recettes pour dire son mot mais finalement le moins possible pour ne fâcher personne, parfois une chose et son contraire pour ménager la chèvre et le chou, un subtile équilibre – certains diraient duplicité, double langage… – dans lequel les islamiste excellent. Mais pourquoi changer une potion qui fait gagner, qui a permis au mouvement de rester au centre du jeu politique et même la première force du Parlement alors qu’il était censé jouer les seconds rôles après sa défaite au scrutin de 2014?

Samir Dilou, dirigeant d’Ennahdha, avait carrément fermé la porte aux intentions prêtées au chef de l’Etat, Béji Caïd Essebsi, de faire usage de l’article 99 de la Constitution pour éjecter le chef du gouvernement, Youssef Chahed. Le ton de Dilou était sans appel : BCE ne pourra pas compter sur les islamistes pour faire déguerpir le locataire du palais de la Kasbah. Il avait dit ça le 17 octobre 2018, le mouvement a redit à peu près la même chose le 20 octobre 2018 : Pas question de bousiller la stabilité gouvernement et de provoquer une crise politique majeure dans une période aussi délicate. Mais Ennahdha a ajouté autre chose qui tempère, adoucit le caractère un peu abrupt des propos de Dilou à la radio : Elle a mandaté le président du mouvement, Rached Ghannouchi, pour mener des pourparlers avec le président de la République et le chef du gouvernement ainsi qu’avec toutes les personnalités, partis et organisations pour faire émerger un consensus – un label tunisien décidément ! – pour venir à bout de la crise qui sévit le pays, a fait savoir le président du conseil Abdelkarim Harouni, repris par la TAP.

Pourquoi Ghannouchi et les siens ont éprouvé le besoin de dépasser leur statut de spectateur dans l’empoignade entre Carthage et la Kasbah et de jouer les entremetteurs? Pour les mêmes raisons que quand ils ont réaffirmé fidélité à leur compagnon, le président de la République, même quand celui-ci a crié sur les toits que l’entente cordiale était morte et que son fils, directeur exécutif de Nidaa Tounes, s’est empressé de clouer le cercueil du consensus pour s’autoriser à chasser dans le camp dit moderniste, ce qu’il s’est empressé de faire en avalant l’UPL. Ennahdha en reste à sa stratégie, devenue sa marque de fabrique : Ratisser large, le plus possible, ne jamais mettre tous les oeufs dans le même panier. En l’occurrence dans le contexte actuel, l’équilibre est encore plus délicat, entre un BCE qui n’est pas au meilleur de sa forme niveau popularité, à en croire les sondages, sans parler de son grand âge (91 ans) mais qui est tenté par le rendez-vous de 2019 et un Chahed mieux loti dans les enquêtes d’opinions mais sur qui il est impossible de faire le moindre pronostic pour le prochain scrutin (partira, partira pas?). Dans cette configuration, même le plus chevronné des analystes ne peut s’avancer sur la figure qui va émerger aux prochaines élections. Alors Ennahdha, prudemment, joue sur tous les tableaux.

Une autre illustration de cette stratégie : Le conseil de la Choura a invité “le gouvernement à ouvrir la porte aux revendications des travailleurs, des fonctionnaires et des chômeurs et à dialoguer avec la centrale syndicale afin de s’accorder sur des décisions tenant compte en même temps des revendications et des moyens du pays“. Le mouvement se garde bien de dire comment, concrètement, le chef du gouvernement va s’y prendre pour satisfaire les doléances de l’UGTT avec l’état des finances publiques, avec le déficit qu’il se coltine et avec le marquage très serré du principal bailleur, le FMI. Mais ça Ennahdha s’en moque, l’essentiel pour lui est ailleurs : Il est dans cet affichage, cette posture qui fait de lui le seul mouvement qui parle encore, même de manière feinte ou intéressée, de la nécessité de préserver la paix sociale, la stabilité gouvernementale et d’éviter une crise politique qui compliquerait davantage la situation du pays. Les autres partis, Nidaa Tounes en tête, ont d’autres chats à fouetter, englués dans des calculs et initiatives désespérés pour retrouver une magie qui n’opère plus auprès des militants. Ennahdha certes ne pourra pas duper les analystes, experts et fin observateurs, mais face à des électeurs dont la culture politique est à faire, cette petite musique dissonante, aux relents d’intérêt général, pourrait faire recette.

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