Triomphe pour l’un, défaite et “déshonneur” pour les autres

Triomphe pour l’un, défaite et “déshonneur” pour les autres

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Le chef du gouvernement, Youssef Chahed, a livré ce lundi 12 novembre 2018 ce qui sera sans doute un de ses derniers grands combats avant les élections de 2019. A moins d’un psychodrame dont la jeune démocratie tunisienne a le secret, Chahed devrait pouvoir dérouler tranquillement jusqu’au prochain scrutin, et nous épargner ces cirques et shows tragicomiques récurrents au Parlement qui crament un précieux temps que le pays n’a pas. Sur le plan politique, il s’offre une éclaircie qui devrait lui dégager la voie pour faire avancer les réformes qu’il a déjà lancées, tenter d’obtenir les résultats économiques probants qui manquent encore à son tableau de chasse, organiser les joutes électorales de 2019 et remettre les clés de la maison. Pour faire quoi par la suite? Mystère total pour le moment. Mais une chose est sûre : En réussissant le tour de force de bâtir un tel front autour de lui qui lui a permis ce succès, il se met dans la meilleure des configurations pour monter une formation politique qui enjambe les clivages et qui pourrait aimanter toutes les sensibilités politiques du pays. Ce n’est pas rien ça! Quant à ses adversaires, qui étaient ses frères d’armes jusqu’à ce que le directeur exécutif de Nidaa Tounes, Hafedh Caïd Essebsi, les entraine dans son combat personnel, ils ont fui la plénière pour s’éviter une cuisante défaite en direct “au prix du déshonneur“, in fine ils ont eu la défaite et “le déshonneur“, pour paraphraser l’homme d’Etat britannique Winston Churchill (1874-1965).

Jusqu’au bout, jusqu’à ce matin, Nidaa Tounes aura tenu à continuer sa course folle vers l’abîme. Ils ont refusé de marcher sur les pas du président de la République, Béji Caïd Essebsi (BCE), qui leur avait pourtant tendu la perche en déclarant haut et fort qu’il ne veut pas être ce grain de sable dans la machine de Chahed. Pourtant s’il y a quelqu’un qui était directement concerné par la bravade du chef du gouvernement, c’est bien BCE, lui le fondateur du parti, lui qui a sorti Chahed de l’ombre du secrétariat d’Etat à l’Agriculture pour en faire ce ténor qui a fini par lui tordre le bras, dans les règles de l’art. En dépit de tout cela le chef de l’Etat s’est effacé, faisant bon coeur contre mauvaise fortune. Savoir accompagner, adouber et même applaudir celui qui est favorisé par les rapports de force du moment et que rien ne peut stopper est de la realpolitik, du pragmatisme, et c’est aussi un gage de survie dans un  microcosme où tous les coups, ou presque, sont permis. Le comité directeur de Nidaa Tounes, auquel manifestement l’arrivée de Slim Riahi ne fait pas du bien, a refusé l’inflexion que dicte la lecture de la situation politique actuelle. Mauvaise pioche.

Une responsabilité historique

Pourtant BCE leur avait mâché le travail et la pirouette était toute trouvée : Il fallait se concerter rapidement dans la foulée de la conférence de presse du chef de l’Etat pour pondre un communiqué sommaire entérinant l’enterrement de la hache de guerre, souhaitant bon vent à Chahed, levant l’hypothèque sur le vote de confiance et tout le toutim. Et le tour était joué! En politique il suffit parfois d’un simple affichage, d’une simple posture, même factice, pour se retrouver au centre du jeu, dans le camp de ceux qui font et défont. Nidaa Tounes, jusqu’au bout, a défié toutes les lois de la politique et s’est obstiné à livrer un combat d’arrière-garde, un combat perdu d’avance et a préféré se mettre sur la touche pour regarder le train passer. Jusqu’à ce matin, il pouvait encore limiter la casse en optant au moins pour l’abstention, ce qui lui aurait laissé une porte de sortie vers la réconciliation avec Chahed. L’affaire serait d’autant plus simple que le chef du gouvernement est un fils du parti, et tout ce qui a été dit et fait par les deux parties en conflit aurait pu être effacé d’un trait. Mais voilà, c’était sans compter sur les égos surdimensionnés, sur l’absence totale de la moindre jugeote politique, ceux-là même qui ont valu au parti son érosion au Parlement, à peine 51 députés, contre 86 en 2014.

Nidaa Tounes devra expliquer à ses électeurs comment il a combattu, jusqu’au bout, avec une rare débauche d’énergie, celui qui était sans doute le mieux placé pour éviter une victoire totale d’Ennahdha aux prochaines élections. Mais les dirigeants actuels ne seront pas les seuls à porter cette responsabilité historique, le chef de l’Etat également, pour ne pas avoir freiné à aucun moment son fils malgré la pléthore d’alertes et plaintes, devra payer le prix de son mutisme. Il aura échoué là où Habib Bourguiba avait réussi, et le Tribunal de l’Histoire ne le lui pardonnera pas. Il a peut-être réussi à se dégager de la bataille politico-constitutionnelle qui allait l’opposer à son ex-poulain, mais il ne parviendra pas à se défaire aussi facilement des dégâts que Essebsi junior a provoqués.

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