R. Chalghoum, financier d’un pays presque ruiné, mais «de bonne humeur» et...

R. Chalghoum, financier d’un pays presque ruiné, mais «de bonne humeur» et «heureux»

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«Le chef des finances tunisien est exceptionnellement de bonne humeur. En regardant les chiffres, il est difficile de comprendre pourquoi». C’est par cette phrase que «Bloomberg» commence son dernier article sur la situation économique en Tunisie, où il affirme notamment que la Tunisie «est dans une situation pire qu’avant le renversement en 2011 de son dictateur, Zine El Abidine Ben Ali».

On ne sait pas si le ministre tunisien des Finances a changé d’humeur après avoir lu l’article des journalistes Jihen Laghmari & Samer Al Atrush. Ce qui est certain, même si ce n’est pas ce que devrait dire un ministre des Finances, c’est qu’il n’est pas loin du sentiment général du Tunisien lambda, masochiste et qui n’hésite pas à se dire «fauché, mais heureux», comme l’a dit le ministre tunisien des Finances aux auteurs de l’article de Bloomberg après avoir rencontré le ministre.

  • Il n’y a pourtant pas de quoi être heureux Monsieur le ministre !

Tous ceux qui travaillent avec lui n’en sont pas contents. Il n’y a  pas lieu ici de détailler cette impression, même si nous pouvons y ajouter la cachoterie en matière de chiffres et d’information. Le plus bel exemple pourrait être celui du projet de la loi de finances qu’il prépare chaque année dans le blackout le plus complet, vis-à-vis de tout le monde, y compris les membres du gouvernement, ceux du Conseil supérieur de la fiscalité et autres.

Il est cependant tout aussi vrai que tous ceux qui ont approché le ministre tunisien des Finances le décrivent comme «un optimiste invétéré». Optimiste lorsqu’il persiste à croire et à affirmer avec un sourire fermé que la Tunisie s’en sortira. Acharné à réaliser son rêve de réduire à 3,6% le déficit budgétaire. De là à être heureux, c’est une autre paire de manches, rien qu’à lire les chiffres de la situation économique et financière du pays piloté par le 7ème gouvernement dont il fait partie.

L’inflation est toujours supérieure à 7 %. Et si elle a régressé de 7,5% en décembre 2018 à 7,1% en janvier 2019, ce la est dû au changement de l’année de base du calcul de l’inflation, de 2010 à 2015. Le taux global de l’endettement public est à 70,9% du PIB, dont 72 % d’endettement extérieur. Les réserves en devises sont à moins de 90 jours, malgré tous les versements, du FMI, des Saoudiens, des Européens et autres bailleurs de fonds. Ne parlons pas de la valeur du DT qui se détériore sans arrêt, contribue aux déficits cumulés et même à l’inflation. Le tout, alors que le budget de l’Etat augmente chaque année et corollairement la masse salariale, car n’ayant pas pu mobiliser les Tunisiens en faveur d’un resserrement de la ceinture des dépenses. Cette même Tunisie d’un ministre des Finances «heureux» et de «bonne humeur», c’est aussi des ressources d’Etat qui proviennent à 66,3 % d’une fiscalité qui devient un vrai handicap pour toute relance par l’investissement des hommes d’affaires locaux, qui se lancent plus volontiers dans le commerce (Mall et franchises à profusion) que dans l’industrie, devenue plus risquée à cause d’un syndicat qui devient force de rétention, politique et économique. «Les indicateurs en eux-mêmes n’ont pas de sens si vous ne les mettez pas dans leur contexte dynamique. Vous ne pouvez pas les traiter comme des chiffres dans un pays qui vit une situation normale», temporise Ridha Chalghoum, lors de l’entretien accordé aux journalistes étrangers.

  • La bonne humeur des Masos et l’image expressive de Bloomberg

Or, cette situation est loin d’être normale, lorsque le gouvernement n’arrive pas à mobiliser ses concitoyens pour la reprise du travail (la production industrielle a enregistré une baisse de 0,7% au cours du mois de novembre 2018 en glissement annuel), ni ses opérateurs pour rationaliser les importations et augmenter les exportations. Et cela ne demande pas beaucoup d’argent, mais beaucoup de volonté !

Mais aussi faute de décisions tranchantes, comme pour ce qui concerne le dossier du bassin minier et pour la contrebande où les autorités publiques restent plus réactives qu’actives et manquent de fermeté. Le tout, dans des gouvernements qui ont une défaillance marquée et structurelle en matière de communication et qui n’arrivent pas, depuis bientôt neuf ans, à dire la vérité toute crue à leur peuple et à répondre à tout ce que dit l’UGTT et qui n’est pas toujours entièrement vrai. Médiatiquement en effet, les 7 gouvernements ont toujours laissé le syndicat dire ce qu’il veut et ne corrigent même pas ses fausses affirmations, comme lorsqu’il disait à Bloomberg que «le gouvernement est à l’origine du déficit commercial. “Vous avez ouvert vos frontières à la Turquie et à d’autres pays pour des marchandises que nous n’avons pas besoin d’importer”, a-t-il déclaré. “Nous importons des chocolats et des biscuits et je ne sais pas quoi», des propos qui sont loin d’être justes.

Parler de la conjoncture, derrière laquelle semble se cacher le ministre des Finances, et de «contexte dynamique », c’est évoquer aussi l’incapacité du gouvernement à imposer le respect du devoir fiscal (médecins, avocats notamment). Et on reprend ici cette image fort expressive de l’article de Jihen Laghmari et son collègue Samer, lorsqu’ils notent que «La fracture économique qui aggrave la colère des électeurs est évidente dans la capitale, où l’élite du pays sirote des vins français et locaux dans un restaurant de poisson chic tout en savourant des spécialités tunisiennes aux côtés de banquiers et diplomates étrangers». Le ministre oublie le peu de volonté à vraiment combattre la fraude fiscale, qui aurait certainement mieux et plus rapporté que les redressements qui s’abattent sur des entreprises publiques, déjà en très grande difficulté financière et que l’Etat aide chaque année, sur les entreprises cotées en toute transparence sur la bourse de Tunis.

Parlant enfin de conjoncture, le ministre avait manifestement oublié les dizaines d’hommes d’affaires accablés par des soupçons d’affairisme transformés en affaires judicaires qui durent depuis bientôt 9 années et ferrés par des interdictions de voyager. Un dossier que les gouvernement successifs et le Président de la République qui a signé la liste des confisqués sans jugements et des interdits de quitter le territoire, refusent d’ouvrir et encore moins de fermer définitivement. UN dossier qui enlève à tout homme d’affaire l’envie d’investir. Qui a créé toute cette mauvaise conjecture que le ministre évoque, pour expliquer l’inexplicable ? Qui a arrêté la dynamique que devait enclencher la révolution et l’a rendue complexe, comme disait le ministre. Ce n’est certainement pas lui, ni l’actuel gouvernement. Mais c’est ce dernier qui ne prend pas le courage, depuis 2016, de la changer.

Pour remédier à tout cela, le ministre tunisien des Finances, disent les journalistes de Bloomberg, «a présenté une vision de l’économie, associant bonne chance (…) à l’austérité dans le cadre du programme du FMI». Que dire de cette stratégie ? Que penser d’un ministre qui compterait sur la bonne chance, alors que son gouvernement n’arrive pas à appliquer l’austérité conseillée par ses bailleurs de fonds ?  «Même si je suis fauché, je suis heureux», nous répondrait presque Ridha Chalghoum, comme il l’a indiqué à Bloomberg.

Ah, on a oublié celle-là : «l’idée de démocratie est maintenant comprise par tous les Tunisiens et c’est une chose très positive que vous ne pouvez pas acheter». Cela suffira à la Tunisie pour sortir de ses crises, politique, économique, sociale et financière !

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