Avec des ennemis pareils, il n’a pas besoin d’amis

Avec des ennemis pareils, il n’a pas besoin d’amis

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Comprenne qui pourra, ou qui voudra, le chef du gouvernement, Youssef Chahed, a abattu ses cartes lors de son intervention télévisée du 21 décembre 2018. Il n’a pas été très explicite sur les échéances, et surtout à quel moment il va prendre son destin politique personnel en main, de toute façon il ne pouvait pas en dire plus vu la délicatesse du moment, avec les recours et protestations qui ont accueilli sa Loi de finances et vu que le dispositif n’a même pas encore été mis sur les rails. N’empêche des messages il y en avait, à gogo, et pas voilés ou subliminaux ! Son ex-mentor, le chef de l’Etat, Béji Caïd Essebsi (BCE), a été fixé; son fils, le président du Comité politique de Nidaa Tounes, Hafedh Caïd Essebsi (HCE) et le secrétaire général du parti, Slim Riahi, l’ont été également; idem pour le parti de Chahed – ou son ex-parti devrait-on dire dorénavant… Bref, il y en avait pour tout le monde. Ce qu’on a compris, c’est que l’envie d’y aller, d’en découdre avec ses adversaires le démange, depuis le temps qu’il avale leurs couleuvres, et il va manifestement y aller. Il faudrait être dingue ou être dégoutté par le pouvoir pour ne pas être tenté par les circonstances exceptionnelles qui l’ont mis sur un piédestal, et Chahed n’est ni dingue ni dégoutté par le pouvoir…

L’appétit lui est venu en mangeant

Son histoire c’est celle d’un homme que BCE a sorti de son chapeau pour remplacer au pied levé un supplicié, Habib Essid; c’est un type qui ne payait pas de mine au départ, et c’est pas une honte pour son jeune âge, mais il a vite découvert la faiblesse et les tares congénitales de ses congénères, alors son appétit est venu en mangeant. C’est pas que Chahed soit une lumière et encore moins un génial politicien, mais qui l’est vraiment dans la Tunisie post-révolutionnaire ? Ceux qui nous servent d’élite politique font leurs gammes en même temps que les citoyens apprennent les subtilités de cette démocratie qui nous est tombée sur la tête de manière inattendue le 14 janvier 2011, quoi qu’en disent certains. Mais Chahed lui assimile ses leçons plus vite que les autres, il a vite compris que ses adversaires, notamment ses amis d’hier, sont tellement médiocres, pour ne pas dire mauvais, qu’il lui suffit de se baisser pour ramasser la mise. Et c’est justement ce qu’il est en train de faire, en ménageant son ex-mentor, BCE, ce qui présente l’avantage de ne pas montrer Chahed comme un traitre, un renégat. De la sorte, il garde l’estime des nidaïstes purs jus et des fidèles du président de la République, et ils ne sont pas peu. Très bon pour les affaires du jeune loup, qui devra démontrer sa capacité à rassembler, ne serait-ce que pour aller au bout de son projet.

Ils ont bien bossé pour lui !

L’ascension de Chahed a commencé en fait quand Essebsi a fermé les yeux, obstinément, sur les gros dégâts provoqués par son fils, malgré le défilé à Carthage pour convaincre le papa qu’il fallait immédiatement siffler la fin de la récréation. Ivre de son pouvoir que plus rien ni personne n’a contesté, pas même les cadres du parti complètement lobotomisés, HCE est parti dans des dérapages fous et un grand délire, jusqu’à s’inventer des ennemis imaginaires, en premier Chahed, pourtant le mieux placé d’entre eux, à en croire tous les sondages, pour reprendre le flambeau du fondateur du parti, BCE. Essebsi fils a poussé le bouchon jusqu’à exiger la chute du gouvernement. Son obstination aura torpillé le Pacte de Carthage, dont d’ailleurs plus personne ne parle. Ça aussi c’est une grande victoire du chef du gouvernement, libéré de ces liens superflus et nuisibles sortis de la tête du président de la République. L’entreprise de démolition du parti a été parachevée par Slim Riahi, et son parachutage complètement raté au poste de secrétaire général. L’homme d’affaires, qui n’a aucun talent pour la politique, a eu la mauvaise idée de suivre HCE, encore moins doué que lui, dans son combat fou contre Chahed, jusqu’à monter cette affaire de coup d’Etat qui lui vaut son éloignement du territoire tunisien, avec l’épée de la justice militaire suspendue sur sa tête, l’obligeant à inventer l’étrange statut d’opposant numéro 1 à travers Facebook et depuis l’étranger.

Macron, Trump et Sall font la même chose

Nidaa Tounes est devenu un tel champ de ruines que même Chahed n’en veut plus. Il a bien raison d’éviter de se présenter à un Congrès électif lequel n’a même pas encore de date officielle, à quelques mois des élections, pour tenter de reprendre un parti où il n’y a que des coups à prendre, sans parler du risque d’un revers à cause de manoeuvres, manipulations et autres fraudes. Trop dangereux, alors que de sa position, avec un mouvement au centre, il pourrait aisément siphonner ce qui reste de Nidaa Tounes. Les moyens de l’Etat, avec lesquels il fait et fera campagne, feront le reste. Slim Riahi et Abir Moussi, qui lui reprochent d’user des biens de l’Etat pour bâtir sa légende aux quatre coins du pays et aimanter les électeurs, ont raison. C’est vrai ce qu’ils disent, le problème c’est que les démocraties, même les plus grandes, n’ont pas encore trouvé la parade. Tous les déplacements des dirigeants en place, quels qu’ils soient, sont également politiques par essence. Le président français, Emmanuel Macron, lui aussi utilisera les moyens de l’Etat pour briguer un second mandat. Le président américain, Donald Trump, fera exactement la même chose. Le président sénégalais, Macky Sall, qui était à Tunis il y a quelques jours, est en train de le faire, pour sa réélection en février 2019. Etc. Alors pourquoi Chahed ne ferait pas ce que font tous les dits démocrates font ??

Si Ennahdha l’a choisi, c’est que…

La boutique de Chahed semble très bien embarquée, au point que Ennahdha, qui n’a pas son pareil pour flairer le sens du vent, ne jure plus que par le chef du gouvernement. Du reste les islamistes, qui se sont aliénés le président de la République et presque toute la classe politique, qui n’en ont pas fini avec le gros dossier de leur organisation secrète et qui viennent de subir une violente charge qui vient d’outre-Atlantique, des USA (c’est certainement ce qui se dit aussi dans toutes les chancelleries occidentales), n’ont de toute façon pas le choix et doivent s’afficher avec un puissant qui a un label de progressiste, et Chahed, ami des Américains qui plus est, a les deux. C’est toute l’histoire d’un homme que les dieux de la politique ont favorisé. Toutefois l’histoire ne nous dit pas si des succès économiques tangibles, et il en faudra un paquet, seront au rendez-vous. Mais ça, c’est une autre… histoire.

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