Ils lui dégagent déjà la route vers Carthage

Ils lui dégagent déjà la route vers Carthage

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L’agitation du remaniement ministériel est quelque peu retombée, et tant mieux pour nos yeux et nos oreilles, et pour le pays qui doit en finir avec ces interminables séances au Parlement qui grillent un précieux temps. Par contre les contrecoups de cette affaire eux vont s’étaler dans le temps, car ils vont façonner le paysage politique, et les manoeuvres ont déjà commencé. Le psychodrame autour du remaniement a précipité les événements, nous plongeant de fait dans une logique de recomposition de l’échiquier politique, une affaire qui est en gestation depuis que le parti sorti vainqueur des élections de 2014, Nidaa Tounes, a débarqué le chef du gouvernement, Youssef Chahed, après lui avoir collé moult “crimes”. Mais ce qu’ils avaient certainement sous-estimé, c’est la capacité de Chahed à retomber très rapidement sur ses pieds et à retourner la situation en sa faveur. Il se bâtit à la vitesse de la lumière une majorité, en pactisant avec le plus costaud au sein de l’ARP, Ennahdha et en faisant mouvement vers des partis dits satellites, Al Moubadara et Machrouu Tounes, mais qui peuvent faire la différence à l’ARP, et on l’a vu lors du vote confiance où pratiquement aucune voix n’a manqué. Alors nous y voilà : Un scénario complètement inédit dans l’histoire de la jeune démocratie. Tout cette agitation doit avoir, évidemment, une suite…

Le Grand Parti

Nidaa, pour le moment, se vautre un peu plus dans la fange, avec une pathétique et pitoyable chasse aux sorcières, contre ses députés qui ont voté Chahed, des élus qui de toute façon ont décidé de larguer le parti, et contre des ministres qui de toute façon ont quitté le navire. Quid de l’avenir de Chahed? Samir Dilou, député d’Ennahdha et Leila Chettaoui, du bloc parlementaire Coalition nationale, qui généralement ne sont d’accord sur rien, regardent dans la même direction, pour une fois. Dilou a ouvert le bal, le jour même du vote de confiance à l’ARP, en levant le véto sur le droit de Chahed à se présenter aux élections de son choix. Une nouveauté, car jusqu’ici Ennahdha faisait tout pour barrer la route de l’élection au chef du gouvernement, consciente du gros potentiel que lui confère sa popularité. Mais ça c’était avant la disgrâce de Chahed dans son propre parti et avant qu’il trouve chez les islamistes le réconfort et le soutien que Nidaa n’a jamais voulu lui apporter, dès ses premiers pas à la Kasbah. Ennahdha, qui n’a toujours pas de successeur attitré pour son leader historique Rached Ghannouchi, pourrait, très stratégiquement, se rabattre sur celui qu’elle a porté à bout de bras quand les siens jurèrent sa perte. Quant à Chettaoui, elle ne jure que par le Grand Parti au centre, avec Chahed à sa tête, et ça ne date pas d’hier, une formation qui happerait toutes les forces progressistes du pays, à commencer par ce qui reste de Nidaa Tounes. Elle l’a claironné dès le lendemain du sacre de Chahed, sur la RTCI et a enfoncé le clou sur sa page Facebook. Mais pour qu’il y ait un Grand Parti il faut qu’il y ait au préalable un Grand Chef, or de ce point de vue le mystère reste entier.

La grosse énigme Chahed

Tout le monde autour s’agite autour de lui, parle pour lui, le presse d’y aller mais lui ne pipe pas mot. A quelques mois des élections, Chahed maintient le suspense. Mais il ne pourra pas le garder longtemps, car une machine électorale ne se met pas en branle en quelques semaines, et 2019 c’est demain! S’il décide d’y aller – le contraire est toujours dans l’ordre du possible, après tout -, avec qui tentera-t-il l’aventure? Avec l’étiquette Ennahdha? Très peu probable, car sa stature dépasse les clivages politiques, et il aurait beaucoup plus à perdre en s’encartant chez les islamistes, même si ces derniers pourraient avoir intérêt à l’adouber ou à tout le moins être en excellents termes avec lui, ce qui est déjà le cas. Y aller seul, avec sa propre formation dont on voit déjà nettement les contours? Exploser toutes les lignes politiques actuelles, c’est le scénario le plus probable, le plus logique en tout cas, et de ce point de vue le président français, Emmanuel Macron, fait école. Retourner au bercail, à Nidaa Tounes, pour en porter les couleurs? C’est pas complètement à écarter, surtout si son ex-mentor, le chef de l’Etat, fait ce qu’il se refuse à faire jusqu’ici et qu’il aurait dû faire pour éviter l’implosion du parti qu’il a bâti : Peser de son poids pour réconcilier Chahed et les siens. Après tout le plus virulent des adversaires d’Ennahdha, Mohsen Marzouk, a pu faire la paix avec les islamistes, donc toutes les acrobaties sont possibles et en politique plus qu’ailleurs, les vérités d’aujourd’hui ne sont pas forcément celles de demain, et pas seulement en terre tunisienne!

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