La mort politique rode, pour les deux

La mort politique rode, pour les deux

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L’unanimisme qui a marqué les funérailles du président de la République, Béji Caïd Essebsi (BCE), avec un déluge d’hommages d’ici et d’ailleurs, interdit pour l’instant de revendiquer un droit d’inventaire. Mais le bilan exhaustif de BCE, ce qu’il a fait de bon et de moins bon, viendra forcément. C’est un passage obligé à ce niveau de responsabilité. Même le leader historique Habib Bourguiba y a eu droit, alors il n’y a pas de raison que Essebsi y échappe. En attendant cette inéluctable reddition des comptes, arrêtons-nous sur les rendez-vous manqués qui éclairent notre propos du moment.

Le défunt chef de l’Etat, et c’est un fait, a atomisé le camp des dits progressistes; il a “tué” ou laissé mourir sa création, son oeuvre, Nidaa Tounes. D’abord en s’alliant avec les islamistes, ce que beaucoup de militants ne lui ont jamais pardonné et ils l’ont d’ailleurs quitté pour ça. Ensuite en refusant obstinément de mettre le holà sur les actes destructeurs de son fils à la tête du parti, Hafedh Caïd Essebsi. Enfin en entretenant, jusqu’au bout, même quand ses forces déclinaient, le suspense sur ses intentions à la présidentielle de 2019 et en restant jusqu’à la fin le candidat officiel de son parti. Ce qui a barré la route aux autres poulains du camp dit progressiste et empêché de préparer la relève. Résultat des courses : Les prétendants sont partis dans le tard et aucun n’émerge. Le seul qui profite de cette situation dantesque est Nabil Karoui. Pour tous les autres qui ont côtoyé BCE la mort politique guette…

Le “petit” qui rêvait d’être grand

On avait prédit que Essebsi fils ne survivrait pas, politiquement, à la disparition de son papa, rien n’est venu étayer le contraire. On voit bien qu’il tente de mettre à profit l’émotion de la disparition du chef de l’Etat pour se glisser dans le costard du fondateur du parti, mais il est trop grand pour lui. N’est pas “Si El Béji” qui veut ! Il n’a pas l’étoffe, le talent, la verve et les qualités de tribun du papa, capable d’émerveiller son auditeurs et de scotcher ses contradicteurs. Hafedh lui joue dans la cour des petits, et ce ne sont pas ses posts Facebook récurrents pour parler des sujets les plus importants, fuyant comme la peste les plateaux télé, qui vont inverser la tendance.

Mais il a fini, tout de même, par comprendre une chose, après tous ces sondages qui le classent systématiquement parmi les politiciens les plus impopulaires : Les fonctions électives ne sont pas faites pour lui. En 2014 il avait bien essayé de jouer des coudes pour arracher l’investiture de son parti aux législatives, ses camarades l’avaient prié d’aller jouer ailleurs. En 2017 il avait failli tenter le coup aux législatives partielles d’Allemagne, mais avait reculé au dernier moment pour s’éviter une déroute qui allait stopper net sa courte carrière politique. En 2019 il a décidé, tout seul, qu’il n’allait pas conduire une liste aux législatives. Très sage décision. Cette pointe de sagesse l’aidera peut-être à entretenir pendant un certain temps l’illusion sur sa capacité à porter le lourd héritage de son père, mais il faudra un vrai arsenal pour aller plus loin, et il ne l’a pas.

Si Chahed et les siens avaient su…

La main que BCE avait tendue à son ex-protégé, le chef du gouvernement, Youssef Chahed, lors du Congrès de Monastir avait été trop molle pour que ce dernier la saisisse. Et puis le geste était intervenu trop tardivement, le projet Tahya Tounes était allé trop loin pour que ses initiateurs acceptassent de le dissoudre dans Nidaa Tounes. Mais il faut dire aussi qu’à l’époque la cote de popularité de Chahed tutoyait les sommets, ce qui explique sans doute l’outrecuidance de certains de ses partisans qui se gaussaient de cet homme finissant, Essebsi, qui voulait rouler le jeune loup dans la farine en l’invitant à enterrer la hache de guerre. Il est évident que si ceux qui ricanaient et se pavanaient, gonflés à bloc par les enquêtes d’opinion, avaient pu lire dans une boule de cristal pour voir la future descente aux enfers de Chahed dans les sondages, ils n’auraient pas refusé avec autant d’insolence la proposition de Essebsi.

Chahed a fait le choix de se cramponner à son fauteuil de chef de gouvernement presque jusqu’aux élections, avec pour objectif de s’arroger toutes les réalisations, voire un vrai sursaut économique, pour faire de son bilan son meilleur argument électoral. Pari raté manifestement. Certes il pourra toujours revendiquer, très justement, tout le bien que dit de l’économie le gouverneur de la Banque Centrale, et que Chahed a d’ailleurs martelé dans sa dernière sortie télévisée, mais le hic c’est que le citoyen ne le perçoit pas ainsi. Et c’est le citoyen qui vote, avec pour seul guide sa perception. Le chef du gouvernement, de ce point de vue, est mal barré…

Il a fait un autre choix très risqué : Faire l’impasse sur les législatives pour se focaliser sur la présidentielle. Il pourrait se louper, à en croire les sondages, or il ne faut pas qu’il se loupe. Un mandat électif c’est la sève nourricière de tout homme ou femme politique, ce qui lui confère sa légitimité. Si Chahed rate la marche de la présidentielle, il pourra difficilement tenir durant 5 longues années – en Tunisie ça compte double du fait du difficile apprentissage de la démocratie et de la violence des coups ! – face à certains de ses administrés qui eux auront au moins leur mandat de député en bandoulière. Chahed n’est même pas un fondateur de Tahya Tounes, ils ont confectionné le costume et le lui ont mis. En fait c’est un simple invité que son statut de chef de gouvernement a mis sur un piédestal. La magie pourrait ne pas durer s’il sort de la Kasbah et rate son atterrissage au palais de Carthage.

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