La vengeance d’outre-tombe de BCE

La vengeance d’outre-tombe de BCE

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Ce qui est à redouter, à mon sens, après l’événement dont je parle [sa disparition NDD], ce n’est pas le vide politique, c’est plutôt le trop plein !..” avait dit le chef de l’Etat français, le général de Gaulle, en 1962. Le défunt président de la République tunisienne, Béji Caïd Essebsi (BCE), aurait très bien pu prononcer cette célèbre phrase, tant on s’est bousculé pour candidater à l’élection présidentielle. Tout le monde veut y aller, ce qui a donné une pléthore de candidatures, des plus sérieuses aux plus farfelues et loufoques. Cette cohue indescriptible on la doit à l’attrait qu’exerce la fonction de président de la République, même avec des pouvoirs rabotés par la Constitution. Le job garde son charme et son pouvoir de séduction, et la façon qu’avait Essebsi de l’incarner, sa verve, ses coups de gueule mémorables et ses qualités de tribun y sont certainement pour beaucoup. Même après sa disparition il reste la grande vedette, jusqu’au jour de l’Aïd El Kébir où les hommages fusaient de toutes parts et où personne n’a osé manquer à l’appel, à commencer par celui qui le relaie, le président de l’ARP, Mohammed Ennaceur. BCE célébré, presque sanctifié après son décès, il doit s’en délecter là où il est. Reste à savoir si ce rush pour lui succéder fait les affaires du pays…

Le péril progressiste

Nous avons beau chercher et passer à la loupe les candidats à la présidentielle dits progressistes, nous ne voyons pas de différence notable entre le chef du gouvernement, Youssef Chahed, son ministre de la Défense, Abdelkrim Zbidi, son ex-ministre du Tourisme, Selma Elloumi, son ancien ministre de la Santé Saïd Aïdi, l’ancien chef de gouvernement Mehdi Jomaa, Mohsen Marzouk, etc. Toutes ces personnalités n’ont aucune différence de fond dans la manière de concevoir la République et ses valeurs, et le contenu programmatique de leur campagne électorale sera la même, à peu de choses près. Pour le reste, le cadre étroit tracé pour le chef de l’Etat, par la Constitution, fera le reste et posera les garde-fous. Donc les citoyens vont difficilement se laisser embarquer par les promesses mirobolantes qu’aucun candidat ne pourra tenir.

Si on était dans une démocratie qui fonctionne, le camp progressiste trouverait les moyens d’accorder ses violons pour pondre à ses partisans une ou deux candidatures tout au plus. Mais voilà, les querelles de personne et les ambitions très personnelles des uns et des autres ont produit l’inévitable choc des égos, surdimensionnés. Tout le monde veut briller, diriger sa propre chapelle. Pour l’union et les appels à soutenir le mieux placé, on verra au 2ème tour, éventuellement. Le souci c’est qu’entre temps cette cacophonie, avec toutes ces candidatures superflues, risque d’émettre des signaux de division profonde qui pourraient démobiliser ce qui reste de l’électorat progressiste, quand on sait que l’autre frange a déjà décidé de rester chez elle le jour du vote, quoi qu’on lui promette, selon les sondages.

Il y a le feu chez les islamistes

Ennahdha a sorti de son chapeau Abdelfattah Mourou, le président par intérim du Parlement, pour défendes ses chances à la présidentielle. Il n’est peut-être pas prophète parmi les siens et fait face à une résistance interne, mais il fera parfaitement l’affaire pour des islamistes qui draguent l’électorat moderniste auprès de qui Mourou a la cote. Le hic c’est que l’ancien secrétaire général du mouvement et ancien chef de gouvernement, Hamadi Jebali, était parti avant et se dépense sans compter pour tenter de convaincre. Même étiqueté indépendant, il risque de parasiter le chemin de Mourou. Et puis il y a Moncef Marzouki, qui avait bénéficié d’un large soutien des islamistes en 2014, ce qui ne l’avait pas empêché d’être écrasé par Essebsi. De tous ces soutiens il doit bien rester quelque chose, et ce d’autant plus que Marzouki et Ennahdha se partagent l’électorat du Sud. Les islamistes ont eux aussi un gros problème…

Et puis il y a les remous internes, autour de la personne du leader historique, Rached Ghannouchi, fragilisé par sa sortie programmée, imposée par la limitation des mandats à la tête du mouvement. La relève lui mord déjà les mollets et cache de moins en moins son impatience de le voir s’effacer, notamment Abdellatif Mekki mais il est loin d’être le seul. A 78 ans Ghannouchi s’est mis en tête d’entamer une carrière de député. Très risqué au regard des fortes têtes qu’il va devoir affronter aux législatives, dans la circonscription de Tunis 1 : la terrible Samia Abbou, l’intraitable veuve de Chokri Belaïd, Besma Khalfaoui… Si Ghannouchi rate sa cible et tombe, il pourrait être dévoré par les loups qui lui courent après…

Hatem Boulabiar, un ex-membre de la Choura d’Ennahda, a dit qu’aucun des postulants à la présidentielle, en raison de leur nombre et du peu de confiance qu’ils inspirent aux citoyens, ne fera aussi bien que Essebsi en 2014. Il y a de fortes chances que les faits lui donnent raison, comme l’ultime pied-de-nez de BCE à une classe politique qui aura jusqu’au bout douté de son statut de digne héritier de Habib Bourguiba. BCE tient peut-être sa vengeance d’outre-tombe…

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